(Bonne) humeur: un deuxième prix Nobel pour la littérature française en moins de six ans!

Les ensablés - 10.10.2014

Livre - Jouannaud - Modiano - Goncourt


Vous avez entendu parler, vous aussi, de Modiano, n'est-ce pas? Patrick Modiano publie "La place de l'étoile" en 1968: il  a 23 ans et obtient le prix Nimier. En 1972, on lui décerne le Grand Prix du Roman de l'Académie Française pour son troisième roman:  Les Boulevards de ceinture. En 1978, encore trois romans plus tard, c’est le Prix Goncourt pour Rue des Boutiques obscures.  Qui fait mieux ?

 

Par Laurent Jouannaud

 

 

 

On reparle de lui en ce moment : deux articles à une semaine d’intervalle dans un grand hebdomadaire. On rappelle qu’en 1968, « un garçon éprouve une obsession bizarre : l’Occupation. » Un Cahier de L’Herne lui est consacré et le journaliste qui en rend compte écrit : « Modiano, le plus grand romancier français, depuis Proust, de la recherche du temps perdu. » Jolie formule ! C’est un auteur que je n’ai pas lu, que je voulais lire depuis longtemps. Ce monument ne m’étant connu que par ouï-dire, j’aurai au moins le plaisir de la découverte. Voilà, j’ai lu les trois romans primés que j’ai cités plus haut. Je n’ai pas réussi à entrer dans La Place de l’étoile : je n’y ai rien compris. Raphaël Schlemilovitch écrit sa biographie et il a été successivement «juif apatride», «juif snob», «juif traître», «juif collabo», «petit juif», «juif maquereau», «juif officiel», «juif Süss», «juif de service», «juif français», «pauvre petit juif français», «juif parfaitement assimilé», «französische Jude», «juif errant», «juif étranger», «juif d’Europe», «vrai juif». A la fin, Sigmund Freud lui dit : « Vous n’êtes pas juif, vous êtes un homme parmi d’autres hommes » et Freud ajoute qu’Himmler est mort ! Je n’ai pas marché : la douleur est à la fois trop brute et trop abstraite. Modiano est né en 1945, après le drame : il ne peut avoir ni l’autorité ni l’accent des témoins. Le thème des Boulevards de ceinture est plus clair : le narrateur souffre de son père qui est juif. A partir d’une photographie, « découverte par hasard au fond d’un tiroir », il imagine un passé qu’il n’a pas vécu et il anime les personnages de la photo. Lui-même entre dans l’action, se fait personnage et rencontre son père qui ne le reconnaît pas. C’était pendant l’Occupation, avec un vrai comte devenu légionnaire, un journaliste véreux, des femmes faciles, et le faux baron Chalva Deyckecaire qui est le père du narrateur : « Je me penche sur ces déclassés, ces marginaux, pour retrouver, à travers eux, l’image fuyante de mon père. Je ne sais presque rien de lui. Mais j’inventerai. » Le père est juif, le fils aussi: « Il ne se passe pas un jour sans que des rafles se produisent à la sortie des gares, des cinémas, des restaurants. Surtout éviter les lieux publics. Paris ressemble à une grande forêt obscure, semée de pièges. » Ils se retrouvent dans le même bateau imaginaire que pilote Modiano : « Il existe certainement des preuves, une personne qui vous a connu, jadis, et qui pourrait témoigner de toutes ces choses. Peu importe. Je suis avec vous et je le resterai jusqu’à la fin du livre. » Cette fois, j’accroche et je ressens dans quel clair obscur se débat le narrateur : nos pères nous sont pour toujours des inconnus.

 

De ces trois romans, le Prix Goncourt est le plus achevé. Patrick Modiano a mis le doigt sur sa plaie et pourtant le mot « juif » n’apparaît pas une seule fois. Le narrateur est amnésique, on ne sait pas comment c’est arrivé, et il cherche à savoir qui il est, ou plutôt qui il a été : telle est « l’énigme » de Rue des boutiques obscures. Il rencontre des gens qui croient le reconnaître, on lui montre de vieilles photos, il se rend à d’anciennes adresses. Tout cela remonte à plusieurs années, à l’époque de l’Occupation. On déménageait souvent, on se cachait, on avait de faux papiers, on voulait passer pour autre qu’on était. Le narrateur frayait à l’époque avec les Sonachitzé, Stoppia, Orlow, Blunt, Giorgiadzé, Howard de Luz, Oleg de Wrédé, Pedro Mc Evoy, Alexandre Scouffi, André Wildmer, Kahan et autres Jimmy Stern. Sans doute est-il l’un d’entre eux… Ces patronymes parlent d’eux-mêmes : « Drôles de gens. De ceux qui ne laissent sur leur passage qu’une buée vite disparue », dit un personnage. Ou rien qu’une fumée…

 

Le narrateur croit successivement être telle ou telle de ces figures, disparues, fragmentées, floues : « Mais, vous êtes … monsieur… McEvoy ? - Oui, lui dis-je à tout hasard. » Le doute demeure : « Et je ne me souviens plus si, ce soir-là, je m’appelais Jimmy ou Pedro, Stern ou McEvoy. » Cet homme pour qui on le prend est parti à l’époque pour Megève avec une certaine Denise Coudreuse, dont il a retrouvé une photo. Là, semble-t-il se souvenir, il a échappé de peu à la mort en voulant passer en Suisse. Il part à Megève sur ses propres traces : cette piste ne mène à rien. Mais il apprend que Howard de Luz, qu’il fréquentait à l’époque, est parti en Polynésie : « Je vais quitter Paris la semaine prochaine pour une île du Pacifique où j’ai quelque chance de retrouver un homme qui me donnera des renseignements sur ce qu’a été ma vie. Il s’agirait d’un ami de jeunesse. » Cela tourne court, mais il y a encore d’autres pistes. Il a un jour indiqué l’adresse suivante sur une fiche d’hôtel parisienne : Rue des Boutiques obscures (2 Rome). Il n’est pas facile de faire parler le passé.

 

J’ai parcouru d’autres romans de Modiano, la technique est la même : quelqu’un cherche à savoir qui est quelqu’un qui a vécu à Paris pendant l’Occupation. Commence alors une enquête aléatoire à partir d’un photo, d’un article de journal ou d’une rencontre de hasard : on va à d’anciennes adresses, on interroge les concierges, on cherche ceux qui ont connu l’inconnu, on utilise les archives de la police. Alors, le narrateur se rappelle des éléments de sa propre vie et il y a maintenant trois époques qui s’enchevêtrent : le présent de la recherche, le passé du narrateur et la vie passée de la personne cherchée. Tout se complique parce que chacun confond les noms, les visages ont changé, les gens se cachaient, des immeubles ont disparu. Le romancier invente de nouveaux relais qui à la fois rapprochent et éloignent du but : une autre adresse, le nom d’un bar ou d’un hôtel, une autre photo, un témoin inattendu qui lâche un nouveau nom ou infirme un renseignement. Modiano distille le doute : est-ce bien lui ?, est-ce elle ?, parlons-nous de la même personne ?, à quel étage ? Le livre s’achève sans que l’enquête soit achevée, sans que l’on sache avec certitude qui est qui, ni ce qu’il est devenu.

 

Proust cherchait un vrai passé, le sien, ancré dans les lieux d’enfance autour de personnages familiers, et la petite madeleine venait parfois ranimer les défunts. Modiano connaît lui aussi l’effet madeleine (photos, journal, visage, brusques impressions), le passé revient, mais c’est un passé sans substance, sans demeure familiale, sans grands-parents, sans tante Léonie, sans vieux amis, sans châtelains, sans repères. Il y a eu deux guerres et une "nomadisation" générale de la société entre Modiano et Proust : je suis plus près de Modiano que de Marcel. Mes proches sont faits d’autant d’ombre plus que de lumière. Modiano rend compte d’une expérience humaine cruelle : notre passé est lacunaire, les visages sont flous, nous oublions les noms, nous confondons les adresses, nous ne savons plus qui sont les visages posés sur les photos. C’est parce que le présent n’est plus ce qu’il fut à d’autres époques : notre présent est mité, il deviendra un passé introuvable. Que savons-nous de nos amis ? Que savons-nous de ce nouveau collègue de travail ? L’existence d’autrui est insaisissable, les C.V. sont des leurres.

 

Mais il y a plus terrible encore. De cet homme, mon père, et de cette femme, ma mère, j’ignore forcément l’enfance et la jeunesse. Nous avons vécu avec eux en ignorant leur place exacte dans une société mouvante (ascension ou chute ?), leur vie amoureuse dans une société libérée (que sais-je des maîtresses de mon père et des amants de ma mère ?). Toute famille, aujourd’hui, est le lieu central de trous, de manques et d’absences. Nous avons tant de fois déménagé et quand nous arrivions, d’autres partaient ! Que de noms et d’images d’hommes et de femmes sont passés dans notre vie et dont nous nous demandons si souvent ce qu’ils sont devenus ! Les copains d’avant a de l’avenir.

 

Modiano raconte cet effacement des repères sociaux. La guerre et la persécution ont aggravé cette dissolution des identités et des biographies : entre 1940 et 1945, il fallait, pour survivre, changer d’adresse, donner un faux nom, renier ses attaches, partir. Être juif obligeait à un cache-cache avec vos origines et votre famille, à des déménagements rapides, à de fausses identités, qui déchiraient encore davantage la trame de l’existence. Modiano n’a pas vécu cette époque mais son œuvre en exprime l’authentique obsession. Un personnages dit, dans Rue des Boutiques obscures : « Ce n’est pas l’avenir qui compte, c’est le passé. » C’est exact pour Modiano, et il faut ajouter que le passé est définitivement abîmé.

 

Je feuillette un autre roman emprunté à la bibliothèque, Du plus loin de l’oubli (1996). Un lecteur inconnu a souligné au crayon les passages suivants que je me contenterai de recopier : « Je me souviens à peine des autres détails de cette période de ma vie. J’ai presque oublié les visages de mes parents. », « C’était donc ça, ma vie présente ? Tout se limitait donc pour moi, en ce moment, à une vingtaine de noms et d’adresses disparates dont je n’étais que le seul lien ? Et pourquoi ceux-ci plutôt que d’autres ? Qu’est-ce que j’avais de commun moi, avec ces noms et ces lieux ? », « Puisqu’il était né à Lvov, en Pologne, avant la guerre et qu’il avait survécu à celle-ci, il aurait pu se trouver maintenant dans les parages de la gare du Nord. C’était juste une question de hasard. », « J’allais devenir quelqu’un d’autre et la métamorphose serait si profonde qu’aucun de ceux que j’avais croisés au cours de ces quinze dernières années ne pourrait plus me reconnaître. », « Elle n’a pas réagi. Elle n’avait vraiment pas l’air de me reconnaître. », « J’étais sûr que d’habitude Jacqueline et moi nous suivions une rue à droite, derrière l’église, mais je ne l’ai pas retrouvée, cet après-midi-là. » La quête est compulsive, infinie, à suivre, comme on dit. C’est donc toujours pareil chez Modiano : se souvenir ne conduit à aucune restitution, se souvenir est une éternelle déception, la « recherche » ne mène à rien. A la réflexion, s’il n’y a pas de passé, c’est qu’il n’y avait pas de présent…

 

Avec Patrick Modiano, pas de synthèse, pas de grandes explications, pas de théorie définitive. Pas de rédemption. Pas d’illusion. Cette lucide modestie l’honore. Ses romans sont de petits monuments aux morts et aux vivants. D’émouvantes stèles.