Bordel : dans l'intimité d'une maison close

Cécile Pellerin - 14.04.2014

Livre - Suisse - Prostitution - maison close


Il existe en France, depuis novembre 2013, une  proposition de loi (votée en 1ère lecture et actuellement examinée au Sénat) pénalisant les clients de prostitués.  D'un côté elle lutte contre les réseaux et le proxénétisme,  la marchandisation des corps. De l'autre, elle s'oppose à la liberté de travailler, risque de contraindre  les prostitués à se cacher. Un débat agité à l'Assemblée et au sein de l'opinion publique et  qui interroge sur la réhabilitation des maisons closes en France. Ces établissements, interdits en France sont autorisés en Allemagne et en Suisse notamment. L'occasion pour Sophie Bonnet, grand reporter chez CAPA, de réaliser ce récit d'actualité, présenté de manière brut, sans commentaires ni points de vue.

 

Pendant une semaine, elle a investi une maison close en Suisse, a enregistré les prostituées et rend compte, sur une journée, de l'intimité de ce lieu clos. C'est plutôt sordide, dérangeant, brutal. Un sentiment de solitude (« ici, tu n'as pas de copines, tu n'as que des collègues, des relations de travail »), d'individualisme, de misère sociale imprègne la plupart de ces filles. La routine du métier, la récurrence des activités les éprouvent, les transforment souvent en automates, en corps déshumanisés, les avilissent plus qu'elles ne les libèrent. Une descente en enfer, épuisante, presque insoluble qui semble les condamner (presque) toutes, avec le temps,  au désenchantement, à la destruction. « Je suis obligée de mentir tout le temps […] Je peux me faire griller sur n'importe quel détail […] Je suis toujours su mes gardes, je deviens psychopathe dans ma tête. »

 

Dans ce salon, ouvert 24h/24h, ce qui frappe, c'est l'uniformité de celles qui y travaillent. Souvent jeunes, d'origine maghrébine, issues des banlieues françaises, elles mènent une double vie. « En France, personne ne  se doute de leur activité. Ici, personne ne connait leur vraie identité. Quatre jours par semaine elles abandonnent leur prénom à consonance arabe pour s'affubler de petits noms sucrés à deux syllabes ». Elles travaillent à leur compte et reversent un pourcentage à la tenancière du lieu, Wanda, une Française qui continue à se prostituer.

 

Il existe en Suisse plus de 2000 maisons sécurisées de ce type réparties sur le territoire. Ainsi, ces femmes ne seraient pas des victimes et exerceraient librement sans véritable contrainte. Mais au fil des pages, où les heures décrites semblent interminables, où l'ennui et la fatigue, entre deux clients, alourdissent les corps et plombent les mornes journées, où les conversations, futiles et rares, témoignent de l'indifférence envers chacune, où leur personne se décline uniquement sous la forme d'un catalogue de prestations diverses, de corps dont on profite ; le lecteur découvre rapidement la laideur du métier, sa pénibilité excessive, son aliénation.

 

La majorité gagne 15 000 euros par mois, impossibles à transférer en France sans éveiller la suspicion. Aussi, l'essentiel de la somme est dépensé sur place, en vêtements et autres objets de luxe et rapidement, ce métier, appréhendé comme une mission temporaire, finit par se contraindre dans la durée. « Quelques-unes parviendront à ouvrir de petits commerces, mais les autres ne quitteront jamais le circuit de la prostitution. Elles iront de salon en salon, de moins en moins prestigieux et finiront par travailler seules et louer une chambre minable en ville pour y recevoir leurs quelques clients réguliers. Habituées à l'argent facile en Suisse, elles ne reviendront jamais vivre en France. »

 

A travers ce reportage, ce qui dérange le plus c'est que ces femmes ne se distinguent pas entre elles, se confondent, même si l'auteur prend soin de les nommer, chapitre après chapitre. Les allers-venues entre les chambres et la salle commune (où des caméras filment les filles en permanence), réitérées plusieurs fois par jour, mécaniquement et sans entrain, offrent au récit un effet de mouvement presque abrutissant, désagréable et pesant mais assurément révélateur de l'inertie dans laquelle chaque prostituée finit par s'immerger. « Les journées sont immuables, le rythme est toujours le même, équipe de jour, équipe de nuit, équipe de jour, équipe de nuit… » Il n'y a pas d'autre choix. Une fatalité glaçante, une détresse immense et au final un sentiment de malaise bien réel. Ici le travail sexuel apparaît  bien comme une violence. « Le sexe ne les intéresse pas et les dégoûte même souvent. »

 

Si l'Etat n'a peut être pas à légiférer sur l'activité sexuelle des individus, il doit continuer à lutter contre l'esclavage des femmes. « La solution à envisager serait donc un contrôle renforcé de l'activité, ce qui permettrait aux prostituées d'être encadrées comme elles le souhaitent, d'être reconnues, d'avoir la possibilité de s'associer… et aux clients de faire appel à leurs services dans la légalité. » Elisabeth Badinter (Journalmural.com, 19 mars 2014)