Bourreau et victime : le dilemme où chavire Lola Lafon

Nicolas Gary - 19.08.2020

Livre - Lola Lafon Chavirer - Actes Sud - Rentrée littéraire 2020


ROMAN FRANCOPHONE – Dans la continuité de #MeToo, ou encore de l’affaire Gabriel Matzneff, la littérature se déploie autour de ces thématiques. Le dernier roman de Lola Lafon, Chavirer, navigue précisément entre pouvoir et arts, dans le monde de la danse. Des jeunes filles, en proie à des prédateurs, dans un contexte trop particulier.
 


Cléo, 13 ans, vit en lointaine banlieue parisienne, au sein d’une famille assez modeste. Une préado qui, en 1984, n’a pas de problèmes particuliers, mais se cherche. Décidée à apprendre la danse classique, elle prend quelques cours, avant de se lancer dans le jazz, plus spécifiquement.
 
C’est à la sortie de son cours qu’elle rencontre une mystérieuse inconnue — Cathy, Parisienne dans toute sa splendeur — qui affirme travailler pour la Fondation Galatée. Cette dernière, miroir aux alouettes immédiat pour le lecteur, propose à de jeunes filles d’obtenir des bourses « réaliser leurs rêves ».
 
Bien entendu, pour Cléo, un monde nouveau s’ouvre. Commence alors une opération de séduction : cadeaux, déjeuners dans la capitale, coaching… Autant d’étapes qui préfigurent une sélection en vue de l’obtention de la bourse tant convoitée. Au terme de quelques semaines, Cléo se retrouve dans un appartement parisien, entourée de membres d’un jury.
 
Les parents, rétifs, finissent par se laisser séduire — alors que dans le même temps, Cléo devient la star de son collège.
 
Dans cet appartement, en compagnie d’autres jeunes filles de son âge, ou peu s’en faut, un déjeuner très élégant, et beaucoup d’intérêt pour sa personne. Elle sympathise avec l’un de ces hommes, qui devient rapidement objet de multiples fantasmes. D’autant plus qu’elle reçoit une rémunération pour s’y rendre.
 
Le second déjeuner est moins pudique : des attouchements, de toute évidence, sans que l’on n’en dise plus. Et l’on devine que les autres adolescentes ont pu connaître pire. Sur l’instant, elle se laisse aller, n’ose pas en parler à ses parents… mais peu de temps après, Cathy lui annonce qu’elle ne sera pas retenue pour la bourse. Qu’il serait préférable de marquer une pause !
 
Au terme de quelques semaines d’absence, Cathy revient et propose à Chloé de travailler pour elle : il s’agira de recruter de nouvelles jeunes filles. Un job de rabatteuse qui ne dit pas son nom, mais que l’ancienne danseuse accepte, flattée de se sentir investie d’une importante mission.
 
2019. Des fichiers sont retrouvés sur internet, contenant les coordonnées des filles qui avaient pris part à ses déjeuners. Deux journalistes décident d’enquêter sur la Fondation qui n’avait en réalité aucune existence, doublé par un appel à témoins lancé par la police.
 
Entre 1984 et 2019, Cléo a fini par devenir danseuse, chez Michel Drucker. Quinze années d’existence reconstruites par le prisme de ses différents interlocuteurs : le chorégraphe ou l’habilleuse chez Drucker, son ancienne petite amie, une des filles qu’elle avait rapportée à Galatée…
 
Certes, Cléo s’est extirpée de cette conspiration, parce que son corps a refusé les attouchements et la prédation. Mais le poids de la culpabilité l’a douloureusement frappée : sachant pertinemment ce qui allait advenir aux filles qu’elle présentait aux jurés de Galatée, elle en a conçu un sentiment d’effroi à son propre égard.
   
À aucun moment la narration ne condamne : le regard est presque froid, distancié au point de mettre le lecteur dans une position des plus inconfortables. Face à Cléo qui finit dans des clubs de strip-tease pour gagner sa vie, l’appel à témoin résonne comme une libération : enfin, se confronter à son passé, enfin demander pardon, enfin avouer, pouvoir avouer.
 
Si dans son fond le roman dérange, c’est avant tout parce qu’il laisse seul juge de ce qui est raconté. Les chapitres succincts condensent des tranches de vie comme des polaroïds à assembler, entre passé et présent. Et cela couplé à un grand nombre de personnages secondaires, récurrents, qui participent à l’ensemble du tableau.
 
Un livre qui procède par touches, comme une volonté impressionniste entre lumière et imperfections. La multiplication des allers-retours dans le temps conforte cette sensation d’une composition fugitive.
 
Le tout s’accompagne d’une critique acerbe du monde de la télévision, et de la danse quand on en incarne le second couteau — où les cameramen ne se privent pas d’un gros plan sur les seins, pour appâter le téléspectateur. Le monde de l’image, la réalité de ce qui se passe devant la caméra, est dépeint dans sa cruauté et le mal-être qu’il impose aux danseuses.
 
Très juste, souvent perturbant par le poids qui pèse sur Cléo, de son adolescence à l’âge adulte, le livre n’est pas une illustration de #MeToo : il raconte avant tout le désir profond d’être aimé, de s’attacher, sans être véritablement en mesure d’aller au bout d’une relation. La fille que Cléo fera naître en reste l’un des plus tragiques exemples.
 
Souple aussi bien qu’incisif dans son écriture, Chavirer aborde le thème de la résilience — le traumatisme dont on est bourreau et victime. Comment survivre et se construire dans une pareille dualité ? Quarante années, qui rejoignent toute la veine de dénonciation de femmes harcelées — avec parfois le consentement des parents.
 
Une tragédie qui parle des rêves d’enfance, brisés par des adultes : sortir de sa condition, déployer d’immenses ailes, sans se brûler.
 
Icare, splendide et misérable.
 
 
Lola Lafon — Chavirer — Actes Sud — 9782330139346 – 20,50 €
 
 
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Pour approfondir

Editeur : Actes Sud
Genre : littérature
Total pages : 256
Traducteur :
ISBN : 9782330139346

Chavirer

de Lola Lafon

Entre corps érotisé et corps souffrant, magie de la scène et coulisses des douleurs, Chavirer raconte l’histoire de Cléo, jeune collégienne rêvant de devenir danseuse, tour à tour sexuellement piégée par une pseudo Fondation de la vocation, puis complice de ses stratégies de “recrutement”. Trente ans plus tard, alors qu’elle-même a fait carrière – des plateaux et coulisses de Champs-Elysées à la scène d’une prestigieuse “revue” parisienne –  l’affaire ressurgit. Sous le signe des impossibles pardons, le personnage de Cléo se diffracte et se recompose à l’envi, au fil des époques et des évocations de celles et ceux qui l‘ont côtoyée, aimée, déçue ou rejetée.

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