Brexit Anamnèse : le coeur de l'Angleterre ne bat plus très fort. Quoique.

Auteur invité - 10.09.2019

Livre - Jonathan Coe Gallimard - Au coeur de l'Angleterre - rentree litteraire 2019


ROMAN ÉTRANGER - Bourré d’humour, fin et sensuel pour évoquer musiques, nourritures et lumières, sec et brutal dans la mise au jour du racisme omniprésent, le nouveau roman de Jonathan Coe a été qualifié de « premier roman du Brexit » de l’autre côté de la Manche. Lu d’ici, c’est aussi le premier roman à traquer si subtilement la crise d’identité européenne, la désindustrialisation, la montée de la xénophobie, l’hypocrisie du « politiquement correct » et l’opposition artificiellement attisée entre « les gens » et « les élites ».
 


 
Certes, le Brexit est au cœur de ce livre qui raconte magistralement la Grande-Bretagne depuis 2010 jusqu’à la mi-2018 en passant par les émeutes de 2011, le sursaut multiculturaliste des jeux Olympiques de 2012 à Londres - avec une description très cinématographique de la cérémonie inaugurale - jusqu’au fatidique référendum du 23 juin 2016 où le pays a choisi le Brexit.
 
Le récit esquive habilement le jour du référendum. Le vrai sujet est tout ce qui a conduit à cette rupture et ce qu’elle engendre. Pour Coe, la cassure originelle remonte à la victoire électorale de Margaret Thatcher en mai 1979. Il nous ramène au cœur de l’Angleterre, à Birmingham, sa ville natale des Midlands où Tolkien vécut jeune - elle lui a inspiré sa Terre du Milieu. Le livre de Coe, publié en 2018, cite plusieurs fois Tolkien et lui fait un clin d’œil avec son titre originel, Middle England, en fait une expression prisée par Thatcher pour désigner la classe moyenne inférieure plutôt conservatrice.
 
On retrouve les personnages de Bienvenue au club (2003), en anglais The Rotters Club (2001), un titre emprunté à un album du groupe britannique de rock progressif Hatfield and the North, qui racontait l’Angleterre des années 1970 avec la fin de l’État providence au son du punk. Le Cercle fermé avait suivi en 2006 (The Closed circle, 2004), sur l’ère Tony Blair vingt ans après.
 
Nul besoin cependant d’avoir lu ces deux ouvrages pour apprécier leur suite que Coe ne prévoyait pas d’écrire. Il s’y est décidé après le référendum.
 
Cette fois, la famille Trotter voit mourir ses vieux parents et la célèbre usine automobile British Leyland de Longbridge est en majeure partie démolie. Boris Johnson, étudiant à Oxford en même temps qu’un fils Trotter, Benjamin, progresse chez les conservateurs. Le condisciple de lycée de Benjamin, Ronald Culpepper, rappelle furieusement, à la tête de sa Fondation Imperium pro-Brexit Jacob Rees-Mogg et son European Research Group.
 
De nouvelles têtes apparaissent, comme l’émouvant clown pour enfants Charlie Chappel, ancien camarade de collège de Benjamin Trotter, ou la transsexuelle Emily Shamma - nom d’une personne qui a remporté une vente caritative de l’association Freedom from Torture pour baptiser un personnage du roman.
 
Comme pour Benjamin Trotter, sorte de double littéraire, la musique est essentielle à Coe, né en 1961. Le roman débute et s’achève avec une poignante ballade traditionnelle chantée par Shirley Collins, « Adieu To Old England ». Il y a aussi Birdie Song et sa « version beaux quartiers » plus bucolique, le classique « Envol de l’alouette » (The Lark ascending) de Vaugh Williams.
 


Et bien d’autres morceaux rythment ce livre joliment traduit par Josée Kamoun, avec ses trois parties chronologiques dont la première est née pour l’essentiel à Marseille - somptueusement décrite - lors d’une résidence financée par l’association La Marelle, en 2017.

Ces trois parties mêlent événements privés et publics dont certains résonnent comme des coups de gong : d’abord, la mort de la mère chez les Trotter et les jeux Olympiques qui font momentanément oublier la montée de la colère et du sentiment d’injustice ; puis la mort du père et l’assassinat de la députée travailliste Jo Cox juste avant le référendum ; enfin, l’efflorescence des tensions racistes et sociales mais aussi la naissance attendue d’un « superbe bébé Brexit ».

On rit très souvent, d’un auteur à la mode qui a commis un ouvrage intitulé Le Crépuscule des loutres, d’une improbable scène de sexe dans une penderie, ou de la méprise d’un directeur de croisière pour seniors qui, pensant accueillir des strip-teaseurs, s’enquiert de la bienséance de leur numéro et s’entend répondre : « pas de danger, nous on est le quatuor à cordes ».
 
Mais on a aussi la gorge serrée quand l’intolérance monte et que le racisme blesse, quand le Brexit défait des couples ou quand un conseiller en communication du gouvernement comprend enfin, après le référendum décidé par son chef, que les gens disent « Brexit ». Et pas « Brixit » comme aux réunions de cabinet.

 
Laure Amblesec
 

Jonathan Coe, trad. anglais (GB) Josée Kamoun – Le cœur de l’Angleterre – Gallimard – 9782072829529 – 23 €

 
Dossier – Les livres et les prix de la rentrée littéraire 2019
 


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Pour approfondir

Editeur : Gallimard
Genre : littérature...
Total pages : 548
Traducteur :
ISBN : 9782072829529

Le coeur de l'Angleterre

de Jonathan Coe

Comment en est-on arrivé là ? C'est la question que se pose Jonathan Coe dans ce roman qui chronique avec ironie l'histoire politique de l'Angleterre des années 2010. Du premier gouvernement de coalition en Grande-Bretagne aux émeutes de Londres en 2011, de la fièvre joyeuse et collective des Jeux Olympiques de 2012 au couperet du référendum sur le Brexit, Le coeur de l'Angleterre explore avec humour et mélancolie les désillusions publiques et privées d'une nation en crise.Dans cette période trouble où les destins individuels et collectifs basculent, les membres de la famille Trotter reprennent du service. Benjamin a maintenant cinquante ans et s'engage dans une improbable carrière littéraire, sa sœur Lois voit ses anciens démons revenir la hanter, son vieux père Colin n'aspire qu'à voter en faveur d'une sortie de l'Europe et sa nièce Sophie se demande si le Brexit est une cause valable de divorce.

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