C'est arrivé comme ça, Jean-Claude Kaufmann

Orianne Papin - 09.07.2012

Livre - C'est arrivé comme ç - Jean-Claude Kaufmann - JC Lattès


La vie est jalonnée de concours de circonstances improbables : c'est ainsi que les destinées de Charlène et de Sami vont se croiser. Elle a trente-quatre ans, vit avec légèreté, entre fêtes alcoolisées et refus des questions existentielles. Il en a vingt-neuf, évolue dans une morne mais rassurante solitude, préférant le sport et le travail des étoffes aux relations humaines. En deux fois douze chapitres, le roman nous propose, dans un diptyque à parcourir linéairement ou en va-et-vient, la version de chacun des deux protagonistes de cette étrange idylle. Quand l'un s'enflammera pour « une histoire extraordinaire » (p. 183), l'autre se lamentera sur « l'histoire la plus nulle de /s/a vie » (p. 93)…

 

Le récit commence par le point de vue de Charlène, à qui l'on donnerait volontiers quinze ans de moins tant sa vie semble dénuée de fondements comme de projets. Elle vit chez sa mère en banlieue, travaille dans une « agence » indéterminée et passe ses nuits à faire la fête avec ses copines puis à dormir chez des inconnus. Leur seule fonction est d'assurer le gîte et le couvert, à un lieu stratégiquement placé entre celui de la fête et son travail. Ainsi, sur un site de discussion, elle aborde les hommes par un subtil « Où t'habites, ma bite ? » (p. 23). Pourtant, il ne sera jamais question de quête du plaisir féminin : dans une démarche moins libertine qu'utilitariste, les hommes ne sont selon elle que des « bed & breakfast ».

 

Mais Charlène le déclare à sa manière : « Je suis une romantique, bordel ! » (p. 16). En dépit de quelques autoproclamations dans cette veine et d'un riche champ lexical du conte de fées, le récit à la première personne peinera à donner au personnage la consistance duelle voulue. L'interprétation d'une inversion des rôles entre la femme sentimentale et l'homme multipliant goulûment les conquêtes ne peut fonctionner, faute d'une héroïne à même d'incarner cette nouvelle Eve avide de jouissance.

 

Il ne s'agit pas non plus de la Femme Moderne qui ferait passer son projet de vie – individuel, passionnel, professionnel – avant une hypothétique vie de famille. Le lecteur pourrait alors surtout y voir un être qui revendique un idéal, à préserver de l'enlisement mortifère garanti par le couple, mais sans pour autant faire de sa vie autre chose qu'une succession de moments de superficialité monochrome, un fleuve sans passion ni ambition aucune.

 

La deuxième partie, prise en charge par le narrateur masculin, s'avère nettement plus vraisemblable et touchante. Convaincu de son inaptitude à communiquer avec les autres, Sami s'est enfermé dans une vie monastique, réglée par des habitudes cajolantes, sans risque ni vibration. La rencontre avec Charlène, qui l'envoûte par son aisance et sa vitalité, va pleinement le transfigurer.

 

Devenu véritablement corps-sujet, il se met enfin à percevoir, à s'ouvrir activement au monde – pour reprendre les thématiques du philosophe Merleau-Ponty effleurées par le personnage au seuil de sa romance. Emerge alors un homme d'une profonde sensualité, finalement bien plus réceptif aux plaisirs des cinq sens que Charlène. Il sera, au grand soulagement du lecteur, enfin question dans cette histoire d'émotions, de « magie », de puiser de la vie dans une altérité qui ouvre des possibles autant qu'elle leur fait obstacle.        

 

Si ce roman offre deux parcours de lecture, il propose aussi deux principales strates interprétatives. D'un côté, une lecture divertissante,s'amusant de cette illustration de la perception subjective des rencontres, des inévitables quiproquos qui en découlent, d'un apparent renversement des clichés ou encore du style très oralisé de la partie narrative assumée par Charlène. De l'autre, le lecteur pourra y percevoir un tableau satirique du vide existentiel et des histoires presque fortuites qui s'y jouent. En effet, si cette liaison permettra à Sami de s'épanouir, de trouver en l'autre ce qui correspond précisément à ses propres défaillances, le lecteur ne cessera de s'interroger voire de s'insurger contre la mollesse avec laquelle Charlène se laisse entraîner dans une histoire qui ne lui plaît pas.

 

Elle s'engage, en toute lucidité, avec un jeune homme qu'elle trouve rigide, insipide, « con », simplement parce qu'il est par ailleurs « gentil », bon cuisinier et qu'il ferait un joli accessoire musclé pour parader en soirée. « Mais qui disait que je puisse trouver mieux un jour ? » (p. 129), osera se résigner la prétendue idéaliste

 

Le récit – par-delà son aspect ludique – apparaîtrait alors comme le miroir glaçant d'une société où la vacuité occupe une large place, quelle que soit la forme qu'elle prenne, vie effrénée ou esseulée. Les deux héros l'affirment, ils ne sont souvent que « simple figurant » (p. 156) ou « spectatrice » (p. 121) de leur propre histoire. Déterminisme, existentialisme, phénoménologie ? Les notions de liberté et de choix trouvent aujourd'hui encore toute leur place au sein même de l'événement courant que constitue la rencontre entre deux êtres. Le roman pourra alors être l'occasion de repenser l'articulation entre l'accidentel – le « c'est arrivé comme ça » - et la tournure intentionnelle que chacun aspirerait à donner à son existence. 

 

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