Ça va, Jean-Claude Grumberg

Clément Solym - 30.05.2008

Livre - ca - va - Grumberg


Avec un nom qui n’est pas sans rappeler une marque de boisson alcoolisée vendue en bouteille de 25 cl, Jean-Claude devrait avoir soit de quoi nous étourdir, soit nous détourner de cette existence ici-bas, pas tous les jours confortable, soit nous la faire oublier. Alors… Ça va ?

Ça va… Du moins tant que tu me demandes pas. Parce qu’une fois que tu l’as posée ta fichue question, et que je t’ai répondu avec ma foutue envie de communiquer, je crois qu’on s’est probablement tout dit. Ou presque. Parce que si l’on a encore quelque chose à se dire après, ça relève de quoi ? Une fois dépassée la fonction phatique du langage, une fois que le « Ça va », qui s’écrit comme « Allo » a été éructé, il reste quoi à dire ?

Plein de choses. Plein de situations. D’abord, rien ne t’oblige à être sincère. Voire, je préférerais que tu me mentes, parce que finalement, « je ne t’ai pas posé de question, je t’ai dit ‘ça va’ comme j’aurais pu te dire ‘bonjour’ ». Alors, méfie-toi de ce que tu vas répondre. Te force pas. Et surtout, imagine pas que j’ai envie que tu crois qu’éventuellement, j’en ai quoi que ce soit à fiche de ton état.

D’ailleurs, si on se parle autant échanger des banalités. Les choses profondes m’ennuient. Parlons de tes problèmes de bandaison molle, de ta pension alimentaire, du psy que tu devrais vraiment consulter, à moins que ce soit ta femme, racontons-nous nos années de jeunesse, quand on avait pas mal partout, et vraiment, tache d’être convaincu, que tu vas, que je vais, que tout va. Et en même temps je sais déjà que tu vas me prendre la tête avec tes misères quotidiennes, avec ta dépression substantielle, avec tes désirs approximatifs, ta mélancolie intermittente. Tu me gonfles déjà…

  Ça va, oui, merci de demander, de t’inquiéter, de te soucier, de faire semblant de faire causette avec moi, on s’est croisé, c’était pas obligé que tu m’demandes, que tu veuilles savoir, et même si tu veux pas tant pis, mais j’en ferai pas une maladie. Alors, tu veux ou pas savoir ce que j’ai ce qui me préoccupe, me précipite dans l’abyme, dans le gouffre, ce qui m’élève, ce qui m’inspire, ce que j’désire, ce qui le fait, ce qui l’fait moins...

Tu veux ou tu veux pas ? En tout cas, c’était sympa.

Vingt-sept fois sympa de te rencontrer au fil de vingt-sept amitiés, échanges, paroles, conversation, dans lesquelles on se demande Ça va, comme si la réponse importait, alors qu’elle n’a pas plus d’intérêt que la question posée.

Faut quand même être un grand malade pour se dire que l’on peut faire ainsi les questions et les réponses. M. Grumberg, je vous soupçonne d’être un grand malade, qui fait les questions et les réponses. Et je redoute que toutes les personnes qui vous connaissent ne se demandent maintenant à quoi vous pensez, après avoir demandé « Ça va ? ».

Minimalistes au possible, communs, à la limite de la trivialité, ces dialogues sont à peine extrapolés du quotidien dans lequel ils nous replongent. Ces saynètes tirées d’un trottoir, entre deux personnes asexuées – quoiqu’en cherchant un peu les accords de participes passés… – fixent des moments anodins et les changent en événements. Ce sont autant de rencontres avec un autre que l’on pourrait réaliser, sans réaliser justement que l’on vit quelque chose de grand. Une manière comme une autre de prendre l’éternité en flagrant délit d’initié et de lui rabattre le caquet.

Théâtral sans artifice, ce texte rentrerait sans peine dans le répertoire d’une troupe de comédiens en quête d’autre chose. C’est du Beckett sans histoire. C’est de l’absurde sans s’en rendre compte. Des variations sur un thème aussi sinistre qu’un jour de pluie sur la Croisette. Les personnes qu’on y croise n’ont rien à dire, et nous, rien envie d’entendre. Combien de ça va faudrait-il pour que ça aille vraiment ? Aucune idée. Et la réponse n’est sûrement pas dans le livre.

Mais vous… ça va ?