Camille Laurens : au contraire, je suis “Celle que vous croyez”

Félicia-France Doumayrenc - 27.01.2016

Livre - Camille Laurens - réseau sociaux - surveillance Facebook


« Camille Morand (…) C’est rien, c’est un écrivain » Si, pour une fois, on prenait conscience que l’histoire n’était qu’un prétexte, un moyen pour démontrer que Camille Laurens n’est jamais là où on l’attend, n’est jamais Celle que vous croyez : titre de son dernier roman.

 

 

 

Mais, n’est-ce pas encore réducteur de qualifier celui-ci de roman où se superposent et s’entrecroisent plusieurs histoires qui nous tiennent en haleine. Où l’on demeure prisonnier. Récit labyrinthe où le « va mourir » qui ouvre les mots semble être comme un prélude quasi jubilatoire.

 

Celle que vous croyez met en perspective plusieurs personnages et surtout plusieurs écritures différentes.

Le thème en apparence banal de nos jours où Facebook fait partie de nos vies est le suivant : une femme de 48 ans, Claire Millecam, (le nom choisi n’est pas anodin, puisqu’il peut être entendu comme mille camps, ou mille façons de jouer, d’écrire, de penser) maître de conférences en littérature raconte sa nouvelle vie, suite à un épisode psychiatrique aigu qui la fait se retrouver internée et fait dire à son médecin :

 

« Je savais qu’elle était arrivée ici divagante après une décompensation sévère, puis revenue après chaque sortie victime d’une nouvelle bouffée délirante – ou bouffée désirante, (…) »

 

Claire Millecam, afin de surveiller les faits et gestes de Joe l’homme qui vient de la quitter, s’invente un fake, un faux profil Facebook. Elle devient une jolie brune de 24 ans – Claire Antunès, qui porte le même prénom qu’elle et vit une histoire d’amour virtuelle, et d’échanges via mp, messenger puis téléphonique et qui, peu à peu, se profile, se noue, devient folle. Car Claire manipule, joue avec les mots avec un plaisir évident et un romanesque troublant.

 

Qui est qui derrière l’écran, les phrases, la recherche du plaisir ?

 

Comme elle le dit, s’amusant avec son médecin qu’elle prénomme Marc : « Lacan dit une chose très intéressante (…) l’amour est toujours réciproque. Pas au sens où on serait toujours aimé quand on aime (…) mais dans la mesure où quand j’aime quelqu’un, ce n’est pas au hasard, ce quelqu’un est concerné par mon amour (…). J’aime bien cette idée qu’on est responsable de l’amour qu’on suscite, c’est-à-dire que d’une certaine manière, à défaut d’y répondre, on en répond. »

 

Celle que vous croyez n’est pas un roman sombre, bien au contraire il est drôle. Camille Laurens sait mieux que personne faire rire au moment où l’on s’y attend le moins, joue avec les mots et c’est une bouffée d’air pur, bien qu’elle soit totalement lucide de la condition de la femme de plus de cinquante ans, ainsi demande-t-elle : « Quel super-pouvoir acquièrent les femmes de cinquante ans ? — Elles deviennent invisibles. » 

 

Et, tout au début du livre cette phrase douce/amère sur le statut de professeur : « Enseignante. En saignant aussi, quelquefois. » 

 

Il y a des vibrations de Duras dans Celle que vous croyez mais de Barthes, aussi, car Camille Laurens nous pousse à avoir une double lecture. C’est un roman miroir, Claire est-elle Camille ou bien Camille Laurens n’est-elle pas toutes les femmes qui traversent ce livre joyeux et haletant qu’on lit d’une traite, et dont il ne faut rien dévoiler ? Elle signe sans doute son livre le plus abouti. Où sa langue envahit l’espace et dont elle dit : « (…) La langue est un reflet de ma vie. Quand je voudrai mourir tout à fait, je me tairai. »

 

Surtout, ne vous taisez pas, et continuez à nous surprendre Camille Laurens. Nous en avons, en effet, bien besoin.


Pour approfondir

Editeur : Gallimard
Genre : litterature...
Total pages : 192
Traducteur :
ISBN : 9782070143870

Celle que vous croyez

de Camille Laurens

Vous vous appelez Claire, vous avez quarante-huit ans, vous êtes professeur, divorcée. Pour surveiller Jo, votre amant volage, vous créez un faux profil Facebook : vous devenez une jeune femme brune de vingt-quatre ans, célibataire, et cette photo où vous êtes si belle n'est pas la vôtre, hélas. C'est pourtant de ce double fictif que Christophe - pseudo KissChris - va tomber amoureux. En un vertigineux jeu de miroirs entre réel et virtuel, Camille Laurens raconte les dangereuses liaisons d'une femme qui ne veut pas renoncer au désir.

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