Canal Mussolini, Antonio Pennachi

Clément Solym - 31.01.2012

Livre - Roman - Mussolini - Liana Levi


La famille Peruzzi valait bien un tel roman. Plus de 500 pages pour suivre l'épopée tragi-comique sur près d'un demi-siècle, d'une vaste tribu, dans l'Italie fasciste de Mussolini. Un récit foisonnant, une véritable leçon d' histoire également racontés tel un conte , plein de vie, de comédie, de bavardages et de digressions, à la fois enlevé et précis, drôle et touchant même si, ça et là, compte-tenu de la longueur, le lecteur s'agace un peu, s'égare aussi parfois et frôle l'ennui, perdu dans certains détails historiques mal connus du lectorat français. 


Le narrateur, petit-fils dont l'identité exacte ne sera connue qu'en fin de roman, raconte, dans un style vif, proche du langage parlé, l'histoire de sa famille, de ses grands-parents et de leurs dix-sept enfants (pittoresques et savoureux). Une famille d'agriculteurs du nord de l'Italie contrainte de quitter son village, chassée par le comte Zorzi Vila (propriétaire terrien) et le quota 90 (réévaluation de la lire italienne, instaurant un taux d'échange lié à la livre sterling de 92,46 lires pour une livre sterling), qui l'appauvrissent.


« Nu comme des vers. Une main devant et une derrière, voilà à quoi ils nous avaient réduits. A l'état de crève-la-faim. » La construction du canal Mussolini sera leur salut. En effet, Mussolini permet à ceux qui aident la patrie à construire ce canal, d'obtenir un terrain et de devenir enfin propriétaires. Aussi, c'est plus de 30 000 paysans du Nord (dont la famille Peruzzi) qui vont alors émigrer dans la région de l'Agro Pontin, entreprendre l'assèchement des marais, creuser le canal et ériger des villes nouvelles.


Le récit de cette période se lit comme une aventure enthousiasmante, parsemé de détails savoureux et réellement inédits pour qui connait peu l'histoire de l'Italie.  L'exode des familles, l'assèchement des marais  passionnent véritablement  et laissent au lecteur la douce impression de s'enrichir de connaissances, l'air de rien, sur un ton toujours amusé et gai. Un moment de lecture réellement heureux ; sans doute le meilleur du livre. 


C'est de la même manière, d'ailleurs, que le narrateur évoque l'adhésion de la famille au fascisme. De manière désinvolte, presque amusée, il évoque le passage des siens, du rouge au noir, sans états d'âme ni honte ou remords. La famille Peruzzi devient fasciste plus par amitié, fidélité (parce qu'elle a connu Mussolini jeune et surtout son numéro deux, Rossoni, un ami de la famille) que par réelle conviction politique.


C'est un parti, à ses débuts, pas forcément plus mauvais ou liberticide que les autres partis jugés plus démocratiques, selon le narrateur : « Il avait un programme de gauche quand il a fondé le Fascio. »Très populaire, il rencontre l'adhésion des petites gens et lorsque le parti promulgue des lois antisémites, personne ne s'offusque : « Fin 1938, les Juifs étaient hors la loi en Italie, ce n'étaient plus des citoyens comme les autres [… je vais être franc, cela n'a eu aucun effet sur ma famille. Comme sur le reste du peuple italien, soyons clairs. »


Et bizarrement, cette attitude politiquement incorrecte, hors contexte, ne choque pas vraiment car toujours empreinte d'autodérision et de moquerie, d'honnêteté remarquable. Comme si, finalement, cette famille menait son existence sans rien dramatiser, comme détachée des événements historiques ou plutôt comme resserrée sur elle, presque en autarcie.  


Comme pour se protéger. Une attitude de survie qui empêchera l'éclatement de la famille jusque dans les heures les plus sombres et donnera vie, quelque part à l'auteur : «  Qu'il soit bon ou mauvais, ce livre est la raison pour laquelle je suis venu au monde. » 


Une unité dont les difficultés pour la maintenir, jaillissent du texte lui-même.  Par ses anecdotes et nombreuses digressions,  avec un  style foisonnant, parfois excessif, l'auteur exprime sans doute tous les détours et aléas, subterfuges, concessions et tiraillements pour conserver la famille en l'état, lui donner une raison d'être. Et il y réussit, d'ailleurs. Avec brio, fougue et beaucoup de respect, au final.