Capharnaüm, une revue dédiée aux ensablés, grâce aux Editions Finitude

Les ensablés - 01.07.2012

Livre


Les éditions Finitude ne se contentent pas de rééditer les romans d'auteurs ensablés. Elles ont créé une revue où elles publient certaines de leurs nouvelles parfois inédites. Vient de paraître le numéro trois de Capharnaüm que j'ai lu d'une traite. Une belle revue, à tous les points de vue que j'ai pu me procurer aux Mots bleus, une librairie-restaurant bordelaise tenus par des amateurs éclairés de la littérature ensablée. Chaque nouvelle est précédée de dessins de Jossot parus en mars 1904 dans l'Assiette au beurre. Intitulés Les refroidis, ils mettent en scène des macchabées hilarants. Un squelette sans dents s'exclame, devant sa tombe: "Plus de dents! Impossible de manger les pissenlits par la racine!... Un autre dessin représente un squelette en habit qui dit: "Oui! je dois dire "La Charogne" de Baudelaire dans une réunion spirite." Car la revue, cette fois-ci est partiellement consacrée au macabre, un genre à part entière qui eut son succès à la fin du dix-neuvième siècle. On connaît les textes de Baudelaire, de Gauthier, peut-être ceux d'Edouard Ganche (à redécouvrir). Mais qui connaît ceux de Nadar dont Capharnaüm nous offre trois nouvelles délicieuses tirées de son recueil "Sous l'incendie"? L'une d'elle, intitulée la dernière lettre", est justement écrite sous la forme d'une lettre adressée au Commissariat du XIXème arrondissement par un homme qui va se suicider et explique pourquoi: "Je me supprime parce qu'après avoir bien examiné les choses, je ne me trouve absolument rien de mieux à faire". Le ton est léger, mais perce, à certains endroits, d'autant plus marquant, le désespoir de cet homme, lentement érigé par l'injustice de la vie. On découvrira aussi un certain Romain Coolus qui publia en novembre 1896 dans la fameuse Revue blanche un texte intitulé "Épisodes posthumes". Coolus, plus qu'un ensablé, un enterré. Sur Romain Coolus, nous dit on, pas grand-chose, mis à part qu'à l'heure qu'il est, il joue aux osselets dans la 90ème division du Père Lachaise. Dédiés à Jean Lorrain (qui, en macabre, s'y connaissait aussi), ces Épisodes posthumes mettent en scène un mort qui raconte "sa vie" dans la tombe, comment, petit à petit, son corps se défait. Ecrit avec le "je", l'effet est comique et tragique: On marche dans mes environs; on se consulte à mon sujet; on m'inventorie; on me contourne; on me suspecte puisqu'on m'inspecte; on délibère sur mon cas et ce sont des conciliabules microscopiques (...) ce sont les troupes vermiculaires; il s'institue de la stratégie à mon endroit et les généraux helminthes dépêchent en éclaireurs un certain nombre de choses pâles qui rampent vers moi, ventre à terre. Lisant ces textes, je me suis rendu compte une nouvelle fois combien les grands écrivains n'ont jamais rien créé qui ne fût déjà dans l'air du temps, de leur temps... Baudelaire et sa Danse macabre:

Ses yeux profonds sont faits de vide et de ténèbres, Et son crâne, de fleurs artistement coiffé, Oscille mollement sur ses frêles vertèbres. O charme d'un néant follement attifé.

Aucuns t'appelleront une caricature, Qui ne comprennent pas, amants ivres de chair, L'élégance sans nom de l'humaine armature. Tu réponds, grand squelette, à mon goût le plus cher !

Et aussi... Jean Richepin (que photographia Nadar) et son Galop Macabre Et les trépassés joyeux S'en vont par bonds et soufflant, Avec une flamme aux yeux, Rouge dans leurs crânes blancs. Et les noirs chevaux sans mors, Sans selle et sans étriers Font halte et voici qu'aux morts Parlent les ménétriers: On pourrait ainsi continuer, mais revenons à notre Capharnaüm de cette été 2012. On y trouve une nouvelle inédite de Jean Forton, "La souris" où comment un homme qui meurt de faim à cause de sa femme obèse cherche à tuer une souris.  Finitude, après le Dilettante, poursuit sa tâche de désensablement. On lui doit la publication récente de deux recueils de nouvelles inédites issues d'un manuscrit que Forton a laissé à la postérité. En reste-t-il encore? On retrouvera enfin Jean-Pierre Enard dont les romans m'ont enchanté (ici), Jean-Pierre Martinet dans trois lettres inédites, un certain André Baillon, suicidé en 1932, dont la nouvelle mélancolique m'a charmé, et puis encore Roger Rudigoz dont Finitude s'apprête à publier le journal ,et André Vers, dit Dédé. Ce sont encore de nouveaux noms, de nouvelles découvertes en perspective. Je vais voir qui est cet André Baillon. Merci à Finitude pour leur remarquable travail. Tant qu'il existe de telles revues, on est en droit d'espérer de la littérature française.  


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