Casal Ventoso : rock'n'drug !

Cécile Pellerin - 16.02.2015

Livre - Polar suédois - drogue - musique rock


Du Portugal et de Casal Ventoso, vous ne verrez pas grand-chose dans ce nouveau roman de Fredrik Ekelund, troisième volet traduit de la série du duo d'enquêteurs Monica Gren et Hjalmar Lindström.  Ce quartier défavorisé de Lisbonne, tristement connu pour être un vaste repère de drogués jusque dans les années 2000, n'est que le déclencheur d'une intrigue qui prend racine à Malmö, « La Marseille suédoise », se prolonge de la Costa Del Sol jusqu'à Rio de Janeiro pour s'achever aux portes du commissariat de la ville suédoise scanienne.

 

Plus qu'une enquête épineuse, en tension et en rebondissements, c'est plutôt un polar social et assez noir qui rend compte avec effroi et lucidité des ravages de la drogue  au cœur d'une société moderne, en apparence tranquille mais confrontée, malgré tout, au malaise d'une jeunesse désenchantée et fragile, sans repères, dont la quête de liberté se transforme vite en dépendance accrue et destructrice aux stupéfiants en tous genres, au profit, le plus souvent, d'une catégorie de gens malveillants et sans scrupules, capables d'influence dans les milieux d'affaires.  Tout cela sans probité ni morale. En toute impunité.

 

Si la Suède, dans les années 2000, n'a plus rien d'idyllique, si son modèle social longtemps envié des autres pays européens, a vécu, elle n'en reste pas moins un pays où, lorsque le printemps resurgit, il semble faire bon vivre. Ainsi la relation professionnelle mais surtout amoureuse (amorcée dans l'épisode précédent) entre Monica et Hjalmar, très ardente et fougueuse dans ce 3ème volet, presque incongrue (mais finalement apaisante) au milieu de la noirceur de l'enquête, confirme qu'il est encore possible d'espérer en une part d'humanité plus tolérante et ouverte. "La lumière du printemps se répandait à flots ; en lui, c'était des flots de bonheur qu'il ressentait. Il avait hâte de retrouver Monica à six heures, comme prévu, et souhaitait en avoir fini le plus tôt possible avec la dernière audition de la journée […] Il menait une nouvelle existence, absorbé par le spectacle  de Monica Gren, sa collègue et la nouvelle femme de sa vie."

 

Néanmoins c'est une affaire assez sordide qui occupe le commissariat de Malmö en ce début de printemps. Un homme d'affaires puissant (mais dont la fortune interroge), assez calomnié en Scanie, est retrouvé mort à son domicile, visiblement d'un coup de hache. "Des morceaux de crâne gisaient près de sa tête […] Et dans l'un de ses yeux, une grosse seringue profondément enfoncée dans ce qui jadis avait été une pupille." Son ex-femme toxicomane, son passé de marin trafiquant, ses activités d'investissement douteuses jusqu'en Espagne ou au Brésil, un deuxième meurtre à la hache sur un dealer conduisent les enquêteurs dans les milieux internationaux sordides de la drogue, de Málaga à Rio.

 

En parallèle, des lettres anonymes adressées à Hjalmar, plongent le commissaire dans son passé propre, celui des années 60, l'invitent à revisiter les standards de rock, (des Byrds au Who en passant par les Beach Boys), le kiosque près du parc ("la planète dope") où jadis, toutes les nouvelles drogues (du haschich au LSD, jusqu'à l'héroïne) promettaient des expériences fulgurantes et transcendantes pour échapper à la morosité, trouver l'inspiration artistique.

 

Deux intrigues marquées de points communs, qui s'enchevêtrent sans surprises et structurent l'histoire. Peu ou pas de fausses pistes, ni de manipulations orchestrées par l'auteur pour stupéfier le lecteur. Non, tout se déroule assez calmement. Trop peut-être pour captiver de bout en bout ?

 

Cependant, sous cette apparente tranquillité, émergent une émotion, un sentiment de révolte assez poignants au final et exprimés avec habileté et finesse. Face à cette tragédie sociale d'une jeunesse désespérée et droguée ; devant l'impuissance des autorités pourtant garantes de la sécurité des citoyens, certains actes que chacun, d'ordinaire, jugerait fous et désespérés, recouvrent presque une légitimité, appelleraient même la clémence de la justice. Mal à l'aise, le lecteur referme le livre.

 

Décidemment, même sous le soleil ("qui brille de toutes ses forces"), Malmö  semble bien sombre.