Casher Nostra : un polar urbain résolument sombre

Xavier S. Thomann - 16.10.2013

Livre - Casher Nostra - Drogue - Polar


Maxime Goldenberg n'a pas une vie facile. Il a du mal à payer le loyer de l'appartement minable qu'il partage avec sa mère. Cette dernière est atteinte d'Alzheimer et sa santé se dégrade à vue d'oeil. Maxime aimerait bien faire quelque chose pour qu'elle ne se retrouve pas internée d'office à l'hospice du coin. Sauf que son boulot de coursier ne lui permet pas réunir la somme nécessaire pour placer sa mère dans une maison de retraite digne de ce nom. Bref, le héros du nouveau roman de Karim Madani, Casher Nostra (Seuil), n'a pas la vie facile. 

 

Heureusement, l'existence est pleine de surprises et elle va offrir au jeune Maxime une chance inespérée de se faire un peu d'argent. Quand son médecin lui révèle qu'il peut se procurer du cannabis en toute légalité pour traiter sa spasmophilie, l'idée d'écumer les dispensaires de la ville d'Arkestra pour ensuite revendre la drogue ainsi obtenue ne tarder pas à faire surface dans son esprit. Après avoir obtenu les faux papiers indispensables à ce projet, le voilà devenu en quelques jours l'un des dealers les plus courus du coin. Sa clientèle : les artistes branchés et étudiants des Beaux-Arts. 

 

Bien sûr, les problèmes ne tardent pas à arriver : on ne s'improvise pas dealer comme ça. Maxime a beau être le fils d'un proxénète de la Cosher Nostra, il n'a pas hérité des qualités requises pour mener sa nouvelle entreprise. Que ce soit les forces de l'ordre ou les caïds du coin, tout le monde en veut à Maxime. Il a pour seul « ami » un agent de sécurité porté tant sur la boisson que la violence gratuite. 

 

Cela dit, l'intérêt du livre ne réside pas tellement dans son intrigue. C'est plutôt le ton qui fait avancer la lecture. Karim Madani a le don de l'écriture coup-de-poing qui ne s'embarrasse pas de descriptions inutiles. Le décor est dressé par des phrases qui vont à l'essentiel : « Le ciel avait pris une teinte charbonneuse. Quelques éclairs et les lumières des avions qui traversaient l'espace aérien d'Arkestra déchiraient le tissu tuméfié de la coche d'Ozone ». 

 

Idem pour le quartier d'Hanoukka, où réside Max : « Désolation urbaine post-industrielle. Les usines avaient fermé il y a une dizaine d'années. Les promoteurs parlaient de la future “revitalisation urbaine”, mais tout ce que Max voyait, c'était l'amoncellement obscène de centaines d'immeubles de rapport décrépis, aux loyers bloqués. Loi de 1948. » 

 

Une autre façon de dire : « Vous qui entrez ici abandonnez tout espoir ». Justement, Maxime n'a qu'une seule envie : « Se barrer d'Arkestra. » 

 

L'épaisseur de ce monde parallèle provient de ceux qui le peuplent. Dans Arkestra, on achète ses médicaments (sans ordonnance) auprès du « pharmacien » qui tient boutique dans le fast-food du coin, on prend un café à L' Exodus parmi les anciens de la Casher Nostra et on se défonce dans des lofts en compagnie d'hipsters barbus férus de musique sérielle. La part belle est faite aux dialogues alors que Maxime est amené à frayer avec toutes les couches de la population. 

 

Quant au narrateur, il met tout le monde sur le même plan. Des dealers des cités au bourgeois du centre-ville, personne n'échappe à son regard désabusé et scrutateur. Et personne ne sort vraiment grandi de cette affaire. La drogue peut certes être le catalyseur d'envolées lyriques et poétiques (« Dans quelques heures, ces étudiants se retrouveraient dans un pavillon chic du quartier, pour une défonce joyeuse et collective. Tout le monde aurait l'air heureux, sous herbe. Lunaires effluences. Exhalaison des jardins d'Éden. ») ; elle a plus souvent le don de faire ressortir les plus bas instincts de chacun. 

 

 

Enfin, Casher Nostra, c'est aussi (et avant tout ?) un roman urbain. L'histoire de Max est le prétexte pour représenter cette ville imaginaire, une version (très) noire de Paris et sa banlieue. Car la violence est aussi géographique. Chaque population a son quartier désigné et ses criminels maison. Et entre les quartiers, la guerre est plus ou moins larvée, selon les humeurs de chacun. Un homme est au centre de cet univers désespérant : Maxime Goldenberg.