Ce que le jour doit à la nuit, Yasmina Khadra

Clément Solym - 22.04.2009

Livre - jour - doit - nuit


En ces années 30, après des années et des années de vaches maigres qui l’avaient conduit à s’endetter jusqu’à hypothéquer la terre ancestrale, Issa voit enfin arriver la récolte qui lui remet le sourire aux lèvres. La récolte qui va lui permettre de sauver ses terres et sa maison avec sa femme, sa fille et son fils dedans ! Après des années de labeur de brute non récompensées, dans la campagne montagneuse de l’arrière-pays oranais, Issa peut enfin rêver le bout du tunnel.
 

Pourtant, encore une fois, le Seigneur et ses Saints ne lui accorderont aucun répit et, lorsqu’après une nuit d’enfer, il découvrira au matin tout son champ de blé brûlé, calciné, incapable qu’il a été, seul, de le sauver des flammes d’un incendie qui ne doit rien à la volonté de Dieu, il ne lui restera plus qu’à se jeter au sol et faire devant sa famille « ce qu’aucun homme n’est jamais censé faire en public » : pleurer toutes les larmes de son corps.

 

Alors, après que le caïd est passé pour lui faire apposer sur « des papiers » l’empreinte de ses doigts celant à jamais son échec sur la terre de ses ancêtres, Issa a mis sa femme, son fils et sa fille sur sa charrette, a jeté des cailloux à son chien pour l’empêcher de le suivre dans un monde où il n’aurait pas sa place, s’est arrêté au village pour laisser à Milhoud le soin de vendre la charrette et la mule et, suivi de sa famille, a entrepris le long voyage vers Oran.

 

Oran où vit son frère Mahi qui tient une pharmacie avec sa femme Germaine.

 

Mais Issa est trop fier pour accepter, même de son frère, quelque aide que ce soit sinon un contact pour retrouver au plus vite un toit pour sa famille et se remettre à la tâche afin de faire refleurir pour elle un avenir radieux auquel il n’a jamais cessé de se vouer. Afin de toujours se montrer à son fils en exemple de droiture, de courage, d’abnégation, de volonté et de fierté.

 

Et c’est dans une cour sordide d’un taudis de Jeanane Jato où Mahi les a conduits à sa demande qu’ils finissent par poser leur maigre bagage et s’installer.

 

Dès le lendemain, Issa est en quête de n’importe quel travail qui lui permettra de rendre à sa famille toute sa dignité.

 
 
Point n’est besoin, certainement, de présenter Yasmina KHADRA !
 

Nombre de ses ouvrages n’a pas manqué d’attirer l’attention (« Les Hirondelles de Kaboul », « L’Attentat »…) tant pour les thèmes qu’il y décline que par la qualité du récit et de l’écriture (en tout cas, si ce n’était pas votre cas, je vous recommande le détour).

 
Ce dernier ouvrage ne fait pas exception !
 

Au travers de 70 années de la vie d’un jeune garçon d’origine algérienne ballotté entre deux cultures, Yasmina KHADRA nous fait vivre de l’intérieur toutes ces années qui ont construit l’Algérie. C’est vrai que, a priori, je n’avais pas vraiment envie de me lancer dans une énième histoire de la guerre d’Algérie et que j’avais, dans un premier temps, écarté ce livre de mes envies de lecture. Et pourtant, dès les premières pages, la magie KHADRA a opéré encore une fois.

 

La magie de l’écriture simple, droite et terriblement efficace dans sa façon de vous attraper et de vous mettre au milieu de l’action, au milieu des gens et de vous amener à partager leur quotidien comme si vous y étiez.

 

La magie du récit dans lequel l’humanisme du conteur éclabousse de paix tout ce qu’il touche, fut-ce la mort, les extrémismes de tous crins et les situations terribles.

 

Avec beaucoup de pudeur et d’humilité, le récit traverse des évènements considérables, met en exergue les ferments de la révolte et, s’il ne les justifie, les dénonce ou les approuve en rien, en comprend l’aboutissement sans l’exacerber ni l’éviter.

 

Beaucoup d’amitiés se nouent, sont contrariées, faiblissent ou résistent au passage des tornades événementielles qui ont tant chahuté le pays au cours de toutes ces années.

 

Il y a de l’amitié entre les hommes. Il y a l’amour entre les femmes et les hommes. Il y a l’amour entre les hommes et la terre, entre les hommes et le pays que chacun vit à sa manière. Où chacun trouve son compte ou sa justification parfois comme il le peut.

 

Au travers des aléas de la vie, il y a l’amour d’un père et d’une mère pour leur fils. Un amour immense qui tire des conclusions terribles d’un horizon bouché, d’un avenir malmené, de chutes successives, de l’affaiblissement de l’espoir.

 
Il y a le jour.
 
Il y a la nuit.
 

Et le jour doit infiniment à la nuit. Tel un phénix qui renaît de ses cendres, la vie se nourrit de la mort, le bonheur fait son lit dans les traces du malheur s’empressant de l’oublier, d’en effacer les souvenirs qui restent pourtant gravés au plus profond des êtres.

 

Et pour faire bonne mesure, les hommes s’inventent des carcans religieux qui, certes paraissent anoblir l’âme, mais qui n’en demeurent pas moins des ferments d’obscurantisme et qui, il n’y a aucun doute à mes yeux, ne trouveront jamais leur justification dans l'au-delà qu’ils présupposent.

 

Tout cela (mais aussi tant d’autres choses que ces quelques lignes sont bien incapables de retranscrire) fait que ce livre est superbe !


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