Ceci n'est pas un livre (ça tombe bien, j'avais pas soif)

Clément Solym - 19.01.2012

Livre - écrire - auteur - découverte


Il y a les sellers, les bests et les bests-sellers. Et puis des milliers d'autres livres qui jamais n'attireront votre attention. Simplement parce qu'ils n'ont pas été mis en avant, parce qu'ils n'ont pas eu de promotion, parce que, parce que, parce que... Certains auteurs affirment aussi que leur livre n'a pas marché parce que la période n'était pas la bonne... « Comprenez, en période de rentrée littéraire, il n'y en a que pour les bankables. Alors, mon petit livre, figurez-vous, comment pouvait-il s'en sortir face à ces monstres qui en plus ont une publicité dans Le Monde. » 

 

Voyons... comme si une publicité dans le quotidien faisait vendre... Sur ActuaLitté, je ne dis pas, mais dans Le Monde, c'est surtout pour acheter la paix d'un écrivain qui vous agace, voire vous gave un peu, n'est-ce pas ? Vivement, à ce titre, que vous achetiez votre tranquillité dans ActuaLitté. Allons, soyons francs, pour une fois : la plaie, dans un livre, ce n'est ni le libraire qui peste sur ses remises dérisoires, ni le distributeur qui vous saigne... La plaie, qui aurait mérité de figurer parmi celles d'Égypte, c'est bien l'auteur, lequel a parfois même des velléités littéraires...

 

Bien. Si vous en êtes arrivés là, arrêtez votre métier d'éditeur et proposez, comme vient de le faire Chifflet, un livre qui n'est pas un livre. Certes, mais qu'esssedonque que cette chose-là ? Eh bien, c'est d'abord du papier, sur lequel vous avez imprimé quelque chose. Mais ne vous tracassez pas : une page sur deux, cela suffit, voire sur certaines doubles pages, ne vous préoccupez pas de mettre autre chose que des ordres, bien formels, bien directifs.

 

Mais surtout, cetteuh choseuh-là, c'est un ensemble de feuillets, noircis et collés ensemble, sans nom de créateur. S'il n'y a pas d'auteur, de deux possibilités : l'une, vous avez affaire à une orpheline, sous droit, mais dont personne ne connaît le créateur, fait assez rare. L'autre : c'est un concept pour lequel vous avez acheté les droits, et qui ne vous réclamera rien d'autre que l'appui de la presse pour se faire connaître. Pas de tournées en librairies, pas de simagrées ni de plaintes, foin de doléances sur les ventes, ou l'ingrate critique publiée ici ou là, d'ailleurs vous savez, sur internet, n'importe qui s'improvise chroniqueur, alors que, ma bonne dame, c'est tout un métier, évidemment. 

 

Y'a qu'à voir, tiens, le gratin que l'on peut se coltiner dans Le masque et la plume, et se dire que pour débiter des fadaises de ce genre, évidemment que oui, quelque part, il y a un organisme qui dispense des cours et enseignements. Se regarder le nombril en racontant ses déboires ou enthousiasmes de lecteurs, y'a pas : faut être formé. Et informé...

 

Mais reprenons donc : Ceci n'est pas un livre, c'est la panacée. On confie aux bons soins du lecteur de naviguer dans les possibles offerts, et libre à lui d'en faire ce qu'il veut. 

 

Ainsi on aura

Faites une empreinte de votre main, et lisez votre futur

ou encore

Dessinez une ligne infinie [NdA : par honnêteté intellectuelle, l'humble chroniqueur avoue ne pas avoir commencé, de peur de ne pas en finir, bien que l'espace alloué pour ce faire soit mensongèrement conscrit. L'infini dans du fini, très peu pour moi...]

et même

Espaces pour les choses importantes

 

 

 

Une fois ces devoirs multiples accomplis au gré de quelque 200 pages, il vous suffira de nommer, dater, localiser et signer, et voilà votre livre-qui-n'est-pas-un-livre devenu objet de recueillement à toutes vos humeurs, les plus légères comme les plus graves.

 

« Attention, signale tout de même l'éditeur avec la bienveillance dont on devra lui savoir gré, ce livre peut devenir une véritable addiction. »

 

On l'aura compris aisément, si cette chronique est une farce, l'ouvrage, en revanche, est bien réel, peut-être bien, à certains égards, et selon le référentiel, « ludique et interactif », comme le souligne l'argumentaire, mais avant tout l'objet à usage unique, dans sa multiplicité d'usages, qu'il faut recommander à un adolescent dans la tourmente, un ami qui a perdu son canari ou un membre de la famille que vous aimeriez faire taire. Au moins le temps qu'il tourne quelques pages, pour découvrir.

 

Une seule question taraudera l'humble chroniqueur : pas d'auteur à ce livre, certes, sinon une société créatrice de concepts d'origine allemande, nommée Mixtvision Verlag. Mais puisqu'une partie de l'oeuvre contient malgré tout du texte, et probablement du texte traduit, ne doit-on pas faire figurer le nom dudit traducteur, devenu par corollaire de son travail... co-auteur ?

 

Diablerie ! On ne se débarrasse donc jamais de cette engeance ?