Cécile Ladjali Illettré : la conquête (é)perdue du langage

Cécile Pellerin - 15.02.2016

Livre - Illettrisme - Littérature française - éducation


Raconter l’incapacité de pouvoir lire et écrire à l’âge adulte à travers un roman, manier les mots avec une parfaite maîtrise pour exprimer justement cette absence de maîtrise aurait pu entraîner de la distance, mais il n’en est rien (ou presque).

 

Cécile Ladjali, sans doute enrichie par son expérience de professeur dans le secondaire, a su, de manière inattendue, mais percutante, rendre compte de cette incapacité à pouvoir communiquer, s’épanouir et s’aimer, s’ouvrir aux autres, faute de langage maîtrisé. « Il reste persuadé de demeurer une espèce de calamité vivante ».

 

Au-delà de la langue incontrôlée, et même étrangère, c’est aussi l’impossibilité d’être, d’exister réellement qu’elle décrit à travers Léo, son personnage défaillant. Enveloppé de solitude et de honte, de peur, mis à l’écart d’une société qui peut peu pour lui, entre détresse et malaise, ce jeune homme sensible, toujours digne, va tenter alors de réapprendre à lire. Pour sortir de l’obscurité, « appréhender un monde où rien ne semble avoir été prévu pour lui, » pouvoir aimer et être aimé, maîtriser sa destinée.

 

 

Léo est un jeune homme assez replié sur lui-même et peu bavard, ouvrier dans une imprimerie depuis qu’il a seize ans. Élevée par des parents nomades vite disparus, puis une grand-mère, elle-même analphabète. Léo a une très bonne mémoire, développée pour contourner son illettrisme, et a su, au fil de sa jeunesse, tromper les apparences. « Le fait d’être forcé de rester à la surface du sens oblige Léo à un détachement singulier qui ressemble à de la prestance […] On le remarque toujours. Quoi qu’il dise ou taise […] Léo est un regard. Il voit avant tout le monde. Anticipe. Devine. »

 

Le 21 avril 2002 et son incapacité à lire les bulletins de vote, la beauté de sa voisine Sibylle, le collègue licencié pour fautes d’orthographe, l’image qu’il a de lui-même le poussent à aller vers les mots. « Les livres sont l’examen de la vie. Un miroir où l’on se voit, par lequel on se connaît, où l’on apprend à nommer et cesser de subir ».

 

Un parcours éprouvant, souvent vain, semé de désillusions où la société, depuis l’école jusqu’à l’armée en passant par les organismes d’insertion, manque à ses devoirs, incompétente et faussement humaniste. Où la famille même, quelquefois, empêche aussi d’aller vers les mots et l’épanouissement de soi. « Il avait peur de lui faire de la peine […] Elle aurait pu croire qu’il la prenait de haut. »

 

Dans cette histoire, Cécile Ladjali n’emprunte pas exactement le chemin du roman réaliste, n’offre pas une lecture sombre et brutale d’un fait de société pourtant dramatique.

 

Au plus près des émotions de son héros, mais en même temps détachée (elle ne dit jamais tout), grâce, notamment, à une écriture poétique et sensible, elle permet au lecteur de saisir avec justesse les pensées, les sensations qui accaparent celui qui, dépourvu des mots, tente, malgré ce vide, d’exister. Même si, de façon simultanée, cette écriture, exigeante et dense à la fois, crée, ça et là une distance avec le personnage, parfois resté inaccessible et trop lointain.


Pour approfondir

Editeur : Actes Sud
Genre : litterature...
Total pages : 224
Traducteur :
ISBN : 9782330057916

Illettré

de Cécile Ladjali

Conte moderne au regard acéré, centré sur le combat de Léo contre l'illettrisme, le nouveau roman de Cécile Ladjali ouvre une voie imprévue et poétique sur l'invisible déficience d'un jeune homme d'une grande pureté, sensible au monde et aux autres, qui tente de renouer avec l'infinie et prodigieuse conquête du langage.

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