Certaines n'avaient jamais vu la mer

Clément Solym - 08.11.2012

Livre - Certaines n'avaient - Julie Otsuka - Phébus


Début du XXème siècle. Dans un bateau qui quitte les rives du Japon, des jeunes filles comparent des photographies et échangent leurs espérances de bonheur dans l'eldorado américain où elles vont rejoindre les hommes, japonais comme elles, qui ont fait fortune dans ce qui va devenir leur nouveau pays et à qui elles ont été mariées.

 

Après l'excitation du départ, puis la nostalgie déjà naissante d'avoir abandonné parents et pays, le long voyage va aboutir à une cruelle désillusion à leur arrivée sur les côtes américaines. Les riches banquiers ne sont que de rudes paysans qui, après avoir consommé leur nuit de noces sans ménagement, intègrent cette main d'œuvre endurante et soumise dans leur giron au service des grands propriétaires blancs.

 

Le désenchantement n'aura pas tardé. Pour ces filles parfois très jeunes, à l'absence d'espoir de retour auprès de leur famille, à l'isolement, s'ajoute la barrière linguistique et celle de la couleur de la peau.

 

Ce n'est pas exactement un roman que Julie Otsuka a écrit. Cela ressemble plutôt à une série de témoignages, à un florilège de situations juxtaposées, diverses et multiples comme toutes ces vies qu'elle remet en lumière.

 

Car elle s'appuie sur un fond historique réel correspondant à une importante vague d'immigration japonaise sur la côte pacifique des Etats Unis. Une intégration difficile où même l'acharnement et l'opiniâtreté dans le travail ne permettront pas une totale insertion dans des communautés déjà installées, bien souvent aussi pauvres et aussi peu éduquées mais majoritairement blanches.

 

Une identification ethnique sur laquelle se fondera un violent ostracisme quand le bruit et la fureur de la Deuxième Guerre Mondiale feront de cette population déjà asservie, un bouc émissaire tout désigné : ces populations étrangères ne sont-elles pas un foyer potentiel d'espionnage, un morceau de la cinquième colonne ? Avec toutes les conséquences possibles peuvant découler de cette identification de la différence.

 

Dans ces pages, Julie Otsuka déploie une immense sobriété d'écriture tout en y insérant les sentiments les plus profonds : des plus beaux aux plus horribles. A petites touches elle nous fait partager des milliers de vies et d'expériences grâce à une narration imaginative et démultipliée.

 

De la condition de la femme japonaise jusqu'à l'intemporelle xénophobie crasse, elle parsème ce petit chef d'œuvre de simplicité de toutes les questions philosophiques fondamentales : que fait l'Homme de sa vie et de celle de l'Autre ?

 

Bien au delà d'un pan certainement fort méconnu de l'histoire américaine et loin derrière ces dures vies de femmes, c'est bien une réflexion sur la condition humaine qui est proposée en toile de fond.