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Ces rêves qu’on piétine : les derniers jours de Magda Goebbels

Cécile Pellerin - 15.09.2017

Livre - Nazisme - Goebbels, Magda - Berlin


Le premier roman du journaliste Sébastien Spitzer saisit immédiatement le lecteur qui s’en empare. Et éblouit. La force du sujet, la profondeur des personnages, le réalisme du contexte historique, l’écriture expressive, pénétrante, intensément musicale, quasi-magnétique et la structure narrative, construite  subtilement autour d’une alternance de voix obsédantes offrent à ce roman, une intensité rare et belle. Exceptionnelle.
 

La lecture est incandescente, à la fois déchirante et douloureuse, relate l’horreur absolue et macabre mais conserve une distance à la fois juste et très digne. Empreinte d’une humanité salutaire.
 

Passeur d’Histoire, dépositaire du Devoir de Mémoire, le récit va plus loin et interroge sur la notion de survie, l’amour des siens, le sens du sacrifice.
 

De plus, il mélange habilement fiction et faits réels, entraîne le lecteur dans l’intimité des personnages et crée une proximité troublante, même avec les plus monstrueux. Habile à exprimer les doutes, les peurs, les interrogations et les contradictions, les fragilités humaines, le roman d’Antoine Spitzer, conserve aussi la rigueur de l’enquête historique. Et s’il ne transforme rien des événements passés, sa sensibilité d’écrivain, son talent romanesque prennent (et c’est tant mieux !) le dessus.


 

L’Allemagne est vaincue. Berlin est désormais une ville assiégée, bombardée. Sous terre, Magda Goebbels, son mari, ses sept enfants, Hitler et quelques autres se cachent en attendant la mort, proche désormais. « Speer distribue de petites capsules de cuivre. Tous ceux qui ont compté avaleront leur cyanure, parce qu’il faut du courage pour lever un canon contre une tempe et presser la détente. »
 

L’Allemagne est vaincue. Des hommes et des femmes, survivants des camps, déambulent sur les routes pour rejoindre les villes, hagards et affamés. Le chemin vers la liberté est long, encore peuplé d’ennemis, de paysans hostiles. Parmi ces déportés, Judah, Fela et sa petite fille Ava, tour à tour détenteurs d’un rouleau de cuir contenant des lettres de prisonniers des camps d’extermination. Ils sont porteurs de la Vérité.
 

Parmi ces lettres, il y a celles de Richard Friedländer, Juif déporté, père de Martha Goebbels.
 

Dans ce bunker sordide, « parcouru par les rats, les spasmes des bombes d’en haut, l’humidité, l’odeur des chiens qui défèquent partout », Magda rêve, livre ses angoisses et se souvient, raconte ses origines modestes,  « une vie au ras de la vie des autres », son enfance chez les Ursulines belges, sa soif d’exister, de devenir quelqu’un jusqu’à renier ses origines, oublier père et mère et devenir l’épouse d’un gauleiter. « La gloire l’a portée quinze années durant. C’est long quinze ans. Elle s’y est habituée. »
 

En alternance avec ces souvenirs, des images de camps surgissent et dépeignent des conditions de (sur)vie épouvantables, notamment pour les femmes  de Silésie du block 24-A où naîtra Ava.  Beaucoup de vies exterminées maintenues en mémoire par des lettres dont celles (imaginaires) de Richard, dévoilées à plusieurs reprises au fil du roman.
 

Un livre tout en mouvement, finement révélateur (très précis) de l’effondrement et de la folie d’une femme et d’un pays vaincu et robuste en même temps à rendre compte sans pathos mais avec justesse des horreurs que la libération des camps révèle.
 

Accompagnée par une écriture efficace, directe et ardente, vraiment très belle, les histoires entremêlées (de Magda, de son mari, de son père, des déportés, des soldats américains), créent l’Histoire avec brio et fascinent sans préférence. Chacune entête, martèle l’esprit, touche à vif. Chacune est essentielle.


Sébastien Spitzer – Ces rêves qu'on piétine – Editions de L’Observatoire – 9791032900710 – 2 € / Ebook 9791032900727 – 13,99 €

 

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Pour approfondir

Editeur : L'Observatoire
Genre :
Total pages : 304
Traducteur :
ISBN : 9791032900710

Ces rêves qu'on piétine

de Sébastien Spitzer

Sous les bombardements, dans Berlin assiégé, la femme la plus puissante du IIIe Reich se terre avec ses six enfants dans le dernier refuge des dignitaires de l’Allemagne nazie. L’ambitieuse s’est hissée jusqu’aux plus hautes marches du pouvoir sans jamais se retourner sur ceux qu’elle a sacrifiés. Aux dernières heures du funeste régime, Magda s’enfonce dans l’abîme, avec ses secrets.

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