Ces vies-là : le secret d'une mère, la douleur d'un fils

Mimiche - 14.10.2014

Livre - secret de famille - Espagne - guerre civile


Dans les rues de Grenoble inondées de brouillard, l'auteur traîne un poids au fond de son âme.

 

Alors qu'il y est invité pour participer à un colloque organisé à l'Université Stendhal sur le thème Témoins et Témoignages, mémoire collective et individuelle, toutes ses pensées sont accaparées par le décès de sa mère à peine deux semaines plus tôt.

 

Celle-ci s'est lentement laissé mourir pendant près de dix huit mois après une chute dans les escaliers de sa maison. Une chute bien moins grave qu'il n'y pourrait paraître mais qui a cassé quelque chose en elle. La peur s'est introduite dans sa vie et ne l'a plus quittée alors que l'envie de mourir s'installait.

 

Dix huit mois de descente progressive aux enfers pour elle et pour son entourage : ses fils, la famille, les amis.

 

Dix huit mois pour sombrer progressivement dans l'absence et le mutisme tout en gardant quelques bribes de lucidité malgré le cancer qui s'est invité à finir le travail de sape.

 

C'est au cours d'un de ces instants de quasi retour à la vie, alors qu'elle est clouée dans son fauteuil roulant qu'elle ne quitte plus que pour aller au lit, qu'elle remet à son fils une serviette contenant des papiers de famille : les titres, centenaires, de propriété de la maison, des documents divers parmi lesquels l'auteur découvre que, en 1940, son père, mort depuis des années maintenant d'une brusque crise cardiaque, avait alors été condamné par la justice espagnole à douze ans de prison.

 

Tue pendant des années par toute la famille et par tous ceux qui avaient pu le savoir, cette information fait l'effet d'une bombe pour l'auteur qui n'en avait jamais eu le simple soupçon.

 

Au travers de ces pages, il semble bien qu'Alfons CERVERA ait voulu exorciser le trouble dans lequel l'ont plongé les deux évènements énormes que la vie lui a assénés au cours de ces dix huit mois éprouvants : la lente disparition de sa mère et la brusque découverte de ce que l'histoire avait fait à son père.

 

Le style est oppressant, répétitif, brusque, parfois presque brutal. Le propos fait d'innombrables et perturbants allers-retours entre Grenoble et l'Espagne, entre aujourd'hui et de nombreux hiers, entre la mère, le frère et le père.

 

La mort est omniprésente, oppressive, suffocante, inexorable, attendue, subie, rejetée, désirée. Elle imprègne toutes les pages du livre.

 

Le passé – le silence qui l'a entouré – peine à ressurgir des limbes où il a été systématiquement enfoui : les vaincus ont assez de leur peine pour se risquer à subir la honte voire l'opprobre en l'évoquant.

 

La brume et la pluie de Grenoble n'ajoutent aucun rayon de soleil qui pourrait éclaircir le présent.

 

C'est un exorcisme, c'est une psychothérapie, un long chemin entre les vérités des uns et les silences des autres. C'est un effort de mémoire pour comprendre, pour savoir : « nous écrivons pour savoir, pas pour montrer ce que nous avons ».

 

 

 

Ce ne sont pas des souvenirs, ce n'est pas vraiment une biographie (de qui ?) mais c'est une introspection où l'attitude personnelle de l'auteur face à la vie, face à la mort, ses certitudes sont profondément bouleversées.

 

 

 

Cela se traduit aussi dans l'écriture, pas simple, parfois rébarbative avec ces paragraphes qui mesurent un chapitre quand ils ne sont pas simplement dépourvus de ponctuation.

 

 

 

Mais ce sont de belles pages d'amour d'un fils à sa mère, à son père, à son frère, à la vie, à la culture, à la poésie.

 

 

 

C'est un effort pour le lecteur mais il mérite d'être fait.