La narratrice de La langue de personne, inconnue, innommée, nous parle de son amour pour la langue et nous communique cet amour. Mais c'est pour mieux fuir l'échec des mots à nous lier et nous entendre les uns les autres. Engagé et éclairant.

 



Il est impossible de parler à la légère de ce roman. (Je ne sais pas si la catégorie de roman lui convient tout à fait d'ailleurs.) Il est impossible d'en écrire seulement quelques lignes et qui plus est sur un coin de table. Il est nécessaire d'y repenser et d'observer son œuvre agissante d'après-coup sur nous lecteurs. C'est l'un de ces livres qui continuent d'impacter notre pensée jour après jour.
 

Fatma est fille d'immigrés, un héritage qu'elle a rejeté en fuyant la France pour les Etats-Unis.
Vingt ans après, elle retrouve les siens, au moment de l'attentat contre Charlie Hebdo. 
Ils vivent dans leur HLM de toujours.
Pour ne pas se laisser entraîner dans l'hystérie collective, Fatma hue avec les mots. Mais le récit n'interroge pas seulement l'absurde, il sonde la relation à l'identité, la question du Vivre ensemble. Que signifie être français(e)? Quelle expérience partager, d'une génération à l'autre, d'une langue à l'autre?



On parle souvent de ces personnages qui continuent de nous habiter longuement, qui flashent parfois et se rappellent à nous sans crier gare. On parle peu de ces narrations qui poursuivent leur labour en nous par leur intelligence contée. Vous vous imaginez un texte philosophique ardu ? Vous n'avez pas tort pour le philosophique. Vous vous méprenez sérieusement pour l'ardu.

Sema Kιlιçkaya propose une fluidité romanesque, une narrativité souple et entraînante. La narration dans son fond peut paraître un prétexte au projet de l'auteure. Ou alors chaque face de la médaille est le prétexte de l'autre. L'histoire est délicate et la vraie vie vécue transpire par tous ses pores. En réalité roman, témoignage et essai pourraient bien s'entremêler ici pour donner une forme hybride d'ouvrage triplement riche.
 

Le récit est évident. Limpide. Par touches, la narratrice y fait briller et hurler sa famille, sa société, le gouffre des générations et de leurs mots qui s'accrochent et se heurtent. Elle percute tous les points sensibles sans superflu. Alors non, il n'y a pas de longue histoire aux portraits précautionneux ou à rebondissements dans laquelle se plonger et oublier le monde alentour. Bien au contraire.

La migration, la société qui se radicalise, la colère de l'enfant enchaînée par sa famille et ses traditions, l'adulte encore aux prises avec ses démons et qui ne sait toujours pas où est sa place, la fratrie et le chemin de chacun, les rancœurs et l'adolescence qui rugit. Nombres de points névralgiques de la société à tous ses niveaux sont mis en lumière ; et l'incompréhension est partout.
 

Et la langue ? La langue qui n'aide pas les êtres à se relier. Les êtres n'arrivent pas à s'en saisir. Là encore l'incompréhension est mutuelle. Les mots marquent les divergences avec une flagrance impitoyable. Il ne s'agit pas de rêver mais bien de s'éveiller.

 

La grande héroïne de ce récit est pourtant bien la langue. Le titre ne nous trompe pas là-dessus. En revanche, cela n'empêche pas ce dernier de rester une énigme, ou tellement polysémique qu'on ne saurait quelle voie choisir : la langue n'est à personne ? Elle trahit ? La langue ne dit personne ? Elle est celle de tous ? La langue ne construira personne ? La langue s'appelle Personne ? La langue n'existe pas ? La langue est une folie ? Chacun détient sa langue... ?

Les déclinaisons sont multiples et sans doute aussi variées qu'il y aura de lecteurs de ce texte. La langue comme beauté oui. 
 

La langue mise en scène. Elle est le verbe, le cri, le nom, la création. Elle est celle que tout le monde use et que personne ne cherche. Personne ou presque car notre narratrice danse avec la langue, l'invite sans cesse sous les projecteurs, artiste et non simple interprète, magicienne, et ceux qui acceptent l'épopée vers la question du sens.
 

La langue est aussi l'organe, charnue, pleine de muscles, discrète et fondatrice. La langue de notre bouche, qui claque, siffle, roule, brûle. La langue qui accouche la langue, l'autre. Les deux portent le même nom. Elles ne font qu'un. La langue n'est pas un esprit pur. Elle est un corps respirant et pensant, dansant et réfléchissant. À l'infini.
 

Après cette lecture, l'on aurait envie de se sentir plus ou encore plus responsable de son verbe, l'on a envie de le chérir et de le connaître. Pour peu qu'on en soit déjà secrètement amoureux, on en devient idolâtre éclairé. Idolâtre de toutes les langues du monde qui « se nourrissent les unes des autres » (p.129). Mais pour autant arrivera-t-on à se comprendre ?

Rien n'est moins sûr.

 

Sema Kιlιçkaya - La langue de personne – Editions Emmanuelle Colas - 9782490155019 - 15 €




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