Cher Gabriel, Halfdan W.Freihow

Clément Solym - 04.04.2012

Livre - Cher Gabriel - Roman - Halfdan W.Freihow


Parfois, la lecture semble plus nécessaire et impérieuse qu'à l'ordinaire. Parfois elle vous secoue tellement fort que vous semblez dépourvu à en parler. Elle vous imprègne entièrement, vous accompagne encore longtemps après son achèvement, semble vouloir vous transformer et peut être vous faire devenir meilleur. L'évoquer vous fait trembler, tant vous redoutez de la dénaturer. Elle est si précieuse que vous souhaitez la conserver, intacte.

 

Voici une lecture à partager de toute urgence, presque vitale même tant elle tend vers la voie de la sagesse, l'acceptation de l'autre (et de soi, finalement) dans sa différence la plus complexe, malgré toutes les difficultés quotidiennes, la douleur immense, souvent présente, les doutes permanents et le chagrin, parfois même le désespoir.

 

Cet amour inconditionnel d'un père à son fils, délivré par cette « lettre » est une leçon de vie, réellement touchante, qui échappe aux écueils d'un tragique ou d'un pathétique déplacés. De l'émotion pure, simplement ;  honorée par une écriture poétique que l'on suit presque sans relâche. Un témoignage parsemé de pensées intimes,  de réflexions aigues et de vibrations sensibles, d'une rare beauté, toute en retenue et éclatante de sincérité. Ce livre est un cadeau.


Le narrateur (ici l'auteur) n'était pas du tout préparé à entendre le diagnostic porté sur son fils cadet. Gabriel est un enfant autiste ;  il souffre ainsi d'une maladie incurable. Accepter ce fait est un apprentissage qui prend du temps, une épreuve quotidienne, familiale et personnelle, semée de doutes, de douleurs mais aussi d'espoir, de bonheur. C'est tout cela que ce texte exprime. En s'adressant ainsi à son fils, l'auteur s'interroge à haute voix, essaie de le comprendre pour mieux lui parler ensuite, évoque la complexité de la relation, si irrationnelle, parfois et tellement douloureuse.

 

Il explique comment communiquer devient un acte réfléchi, comment la spontanéité, si importante dans une relation peut, au contraire, décontenancer Gabriel, l'entraîner vers un désarroi, une immense souffrance et qu'il devient nécessaire alors de poser toute conversation, de la mesurer, de la calibrer au mieux pour ne pas éveiller chez son fils une peur ou une incompréhension ingérables. Il avoue sans détours le désespoir, la lassitude et la rage qui le traversent parfois ;  son désir de renoncer, sa crainte de s'épuiser à son tour, de mettre en péril sa famille et son couple. L'angoisse de ne plus pouvoir faire face, la douleur et le chagrin incommensurables.

 

« Parfois c'est si difficile que nous y arrivons à peine, car nous sommes exténués et avons surtout envie d'abandonner. Tu remplis chaque heure de notre vie éveillée, et souvent les nuits aussi, avec des exigences et des attente qui même pour toi sont, impénétrables et compliquées, et que nous n'avons pas toujours la force de comprendre, et encore moins d'honorer […] Des jours comme ceux-là nous épuisent, ils vident aussi la maison de tout ce qui la rend nôtre : l'amour, la confiance et la bienveillance. »

 

Et puis il évoque aussi l'amour inconditionnel qu'il porte à Gabriel, les moments de grâce où l'enfant étonne, dissipe les doutes, et réveille espoir,  gonfle le père de fierté et d'orgueil. « Dans des moments du soir comme celui-ci, tout est vaincu, tout est compris. Tout est miracle. » Comment l'enfant, par son comportement étrange, inattendu et imprévisible reflète les sentiments ambivalents d'un père, tantôt impuissant et malheureux, tantôt parfaitement adapté, préparé, comme en accord, en cohésion parfaite et émouvante avec son fils.


Rien n'est jamais acquis, le combat mené est celui d'une vie. Il n'a jamais été anticipé ou préparé, il est à assumer sans relâche ni choix possible (« il n'y a pas d'autre vie. »). C'est le cheminement d'un être tout entier, livré ici, par ces mots, qui se fortifie à mesure que son fils grandit. Une remise en question perpétuelle, admirable qui donne du sens à l'existence. Un livre d'amour intense où l'émotion et la réflexion philosophique s'assistent et s'enrichissent réciproquement. « Nous sommes chacun le mur de l'autre : parfois tu es le mien, mais souvent c'est à moi qu'il revient d'être le tien, car tu trébuches, et tu tombes si facilement. »