Chet Baker (Deploration), Zéno Bianu

Clément Solym - 01.10.2008

Livre - Chet - Baker - Deploration


La poésie aura toujours cela de réconfortant que, même pratiquée par des paresseux, elle contraindra celui en charge de la préface à un effort puissant. On nommerait sans honte L’étonnement simple, ou quelque chose dans le genre, tant le livre de Christian Bobin est insipide de mièvreries, qui dans ces cas extrêmes réclament du préfaceur une dose d’imagination et d’inspirations qui ont, justement fait cruellement défaut au poète. Bon, ça, c’est dit.

Maintenant, d’autres cas se présentent au chroniqueur harassé qui ouvre un recueil de poésies, non sans angoisse. Et quand la préface le subjugue, comme celle d'Yves Buin, il redoute avec raison que le reste ne ruisselle comme une pluie sale sur l’indigence de pages médiocres.

Il n’en est rien. Absolument rien. Fantastiquement rien. D’abord parce que cette préface retrace les instants de la vie de Chet Baker, sans approfondir. Et finalement, elle fuit le texte même de Zéno Bianu, pour se réfugier dans un aspect biographique mieux maîtrisé. Et qui donne le goût de poursuivre.

Les poèmes de Bianu sont des odes, à la limite de l’ordalie quand les éléments interviennent pour juger de la valeur des hommes. Sauf que les éléments divins répondent absents « je ne sais plus / où j’en suis / on dirait que le ciel a fermé ses portes » (p.15). Alors, il faut faire son chemin et l’on se « promène à cloche-pied / parmi les cendres de Dieu » (p.47). Pourtant, si tout s’est passé en musique, dans la musique de Chet, le constat s’impose : « j’ai bien vu alors que tout est Dieu / que rien n’est arrivé sans Dieu » (p.61).

Dans la musique, de Chet, bien loin de ceux qui « ont eu la brutale révélation du rien / la terrible révélation » (p.60), alors on naviguera vers un Nouveau Monde où « même les atomes sont mélancoliques / même les protons / connaissent le délaissement » (p. 40). Et pour seule absolution, « le jugement de la solitude / apaiser apaiser apaiser / penser à ce qui est beau » (p. 85).

Ses morceaux, ils ont été écoutés, épuisés « dans un immense désir de s’incarner », et chacun a délivré une issue, un futur, le champ des possibles de Novalis ; on les écoute « pour ne plus perdre le nord / ou pour le perdre à jamais » (p.18). Et le lecteur connaît-il, de cet homme musical, la propre magie ‘transsubstancielle’ ? Car précisément, il faudrait avoir « glissé / dans l’ombre d’une note / d’une seule note / les choses se perdent / les êtres se perdent » (p.97), pour goûter une cérémonie soudaine, subite. Une communion avec les portées et les mots.

Et si l’on se trouve dans ce livre à mi-chemin de la confession passionnée et de l’hommage raisonné, on plongera sans lyrisme dans une expression émouvante et cristalline. Ici, pas de non-dit ni d’obscurité : celui qui fut lui aussi « un musicien du dimanche » s’attache avant tout à rendre à Chet Baker cette voix qu’il n’aurait probablement jamais prise.

Faire résonner et vibrer, honorer, encore, car toujours, « on entend la respiration des accords / sous la mélodie. » (p.80). Explosant d’humilité et d’orgueil, ce livre évoque plus qu’il ne se raconte. Quand le tempo est bon, le reste n’est alors que littérature, non ?

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