Chez Amazon, on croirait presque "qu'il n'y a pas de place pour les faibles"

Clément Solym - 13.05.2013

Livre - Amazon - entrepôt - commerce en ligne


Il était une fois, dans un entrepôt situé vers Montélimar, où s'est installée dernièrement la société Amazon. Un entrepôt où Victor Hugo peut côtoyer des machines à laver, alors que dans la rangée suivante, on retrouve côté à côte une PlayStation 3 est allongée près d'un jeu de casseroles en inox. Ici, c'est nulle part, et c'est précisément plongé dans cet univers que le journaliste Jean-Baptiste Malet a découvert la face cachée d'Amazon. 

 

Avant même d'être une enquête, en Amazonie reste une véritable expérience humaine pour son auteur. « Les librairies qui tirent définitivement leur rideau, c'est toujours une profonde blessure pour moi. On y perd pas seulement en humanité et en convivialité, on y perd du point de vue de notre patrimoine culturel. Leurs disparitions sont de véritables menaces qui dépassent les enjeux économiques », explique Jean-Baptise Malet. « Quel est le monde qui vient ? » La question restera en suspens, le temps que les plans de soutiens de la ministre de la Culture, à destination de la librairie, prennent effet...

 

Pourtant, l'immersion dans cet entrepôt n'a rien d'anodin. « Je n'étais qu'un intérimaire parmi tant d'autres. Le travail en usine est dur partout, mais Amazon a ses spécificités. Je n'ai pas découvert le monde du travail avec cette expérience et je ne me suis pas contenté d'en décrire la pénibilité. Je l'ai fait, pour décrire le monde tel qu'il est, mais mon livre n'est pas un simple témoignage. Il faut être conscient de ce qu'implique humainement la livraison en 24 heures promise par Amazon. Le livre ne peut pas être considéré comme une simple marchandise. »

 

Dans son monde idéal, poursuit-il, « il n'y aurait que des librairies indépendantes. Mais puisque je ne suis pas naïf, il faut que les gens comprennent ou tentent de comprendre ce que leurs actes impliquent quand ils commandent sur Amazon. »

 

Have fun, ou de l'autre côté du miroir

 

Emballer des livres, de nuit, pour assurer la livraison, cela deviendrait presque obscène. Les pertes d'appétits, les évanouissements, la dépression, ou la vie sociale réduite à peau de chagrin... « D'un côté, on détruit des emplois dans des commerces de proximité, en librairie, quand de l'autre s'abîment des vies. » Pourtant, il y a toutes ces vies, celles des managers, des associates... « Certains dans la hiérarchie tirent une jouissance de leur pouvoir, quand d'autres sont plus en nuances. Ce qu'il faut retenir, c'est qu'ils agissent tous selon la logique du salariat, comme des instruments de la structure Amazon. Ce ne sont pas les coupables de la situation. Je suis beaucoup plus sévère avec les politiques qui accompagnent Amazon. »

 

À l'origine de l'enquête, il s'est trouvé ce décalage entre le mutisme des travailleurs sollicités à la sortie de l'entrepôt. « Ils avaient interdiction de parler ! Mais s'il n'existe rien dans le Code du travail qui permette cela. C'est comme cela que j'ai décidé de cette infiltration, pour donner des visages à cette cruelle abstraction qu'est la commande en ligne. » 

 

 

Arnaud Montebourg, à l'inauguration de l'entrepôt d'Amazon à Châlon

 

 

Bien entendu, le journaliste qui parfois prend la casquette de l'analyse froide, considère avec stupeur toutes les améliorations de rendement, les techniques déployées... mais rapidement, « on est rattrapé par l'idéologie véhiculée au cœur des usines logistiques, cette méthode de management de pure exaltation de la performance, du dévouement, du dépassement de soi, du culte du fort, qui me rappelle les pires choses du XXe siècle, notamment le stakhanovisme. Dans les entrepôts d'Amazon, on pourrait presque croire qu'il n'y a pas de place pour les faibles, que l'entreprise n'est orientée que vers ses “leaders” tant vantés par la charte des valeurs de l'entreprise, charte que j'invite tout le monde à lire. »

 

Une autre loi du silence ?

 

La suite, le récit, parfois édifiant, est dans le livre. Mais les réponses n'y sont pas toutes. Par exemple, comment expliquer que les syndicats ne s'emparent pas des pressions exercées par la direction ? Si une plainte a été déposée par la CGT, suite à la fouille d'un syndicaliste sur le lieu même de travail, celle-ci n'a semble-t-il pas eu d'échos dans la presse. « Les gens redoutent les conséquences », constate Jean-Baptiste Malet. Et puis, ici comme ailleurs dans les grandes centrales, le rôle de l'intérimaire est encore assez peu considéré...

 

« Les syndicats ont obtenu des avancées, comme le chauffage dans l'entrepôt de Montélimar... Mais plus largement les travailleurs sont conscients en grande partie de la situation : ils ne récupèrent que les miettes des méga-bénéfices. »  En outre, il existerait plusieurs rapports de l'inspection du travail, que le journaliste a sollicitée, mais sans jamais parvenir à les obtenir.

 

Voilà donc la réalité des entrepôts Amazon : ce ne sont pas des travailleurs qui « piquent des emplois », c'est une logique de salariat, dans un capitalisme qui refuse les règles démocratiques. Et si parfois, on offre un chocolat chaud, personne n'est vraiment dupe. « Ils sont éreintés par les conditions de travail, particulièrement les équipes de nuit, alors quand un moment de convivialité se présente, on en profite. C'est le ‘ Have Fun ‘ que prône la firme. Quand il est là, on a envie de le saisir. Les employés savent pourtant bien ce qu'il en est. »

 

Le livre, à proprement parler, est une enquête qui retient l'attention, que l'on soit utilisateur du site en ligne, ou simple curieux. Bien évidemment, les professionnels du livre y ont déjà jeté un oeil attentif - mais connaissent également les enjeux de cette commercialisation faussement dématérialisée. 

 

On en découvrir un peu plus sur les enjeux économiques de l'installation d'Amazon, au travers de cette vidéo. Face au sénateur Didier Guillaume, il témoigne et raconte... Des enjeux qui font effectivement froid dans le dos, quand on y pense bien.