Chez nous dans la plaine de l'Armaggedon : Paysage de vie et de mort, le Destin en point de fuite.

Cristina Hermeziu - 04.07.2014

Livre - Autobiographie - couple - famille


Qu'est-ce qui se passe quand on aime quelqu'un et qu'on épouse quelqu'un d'autre ? On fait des enfants et on ne finit jamais de vouloir en découdre avec la force du destin.

 

Surtout quand le décor prend les contours d'un village transylvain du début du XXème siècle, où ni le poids de la tradition, ni les secousses de la grande Histoire, ne suffisent pour empêcher les âmes de se déchirer.   

 

Poète et historien de la philosophie à l'Université de Cluj (au coeur de la Roumanie), Marta Petreu télescope dans son premier roman Notre maison, dans la plaine de l'Armageddon les thèmes du destin et du couple sur lequel pèse un péché mortel, celui d'avoir maudit son partenaire, à force de l'avoir mal aimé.

 

Auteur, entre autres, du recueil Poèmes sans vergognes (traduit en français, Le temps qu'il fait) et du volume d'essais La maladie des philosophes.Cioran, Marta Petreu se livre dans un premier roman à trame autobiographique d'une exceptionnelle densité métaphysique.

 

Maria et Augustin, les parents de la narratrice, se déchirent sourdement, tressant ainsi la corde torsadée d'un destin commun implacable, « comme les lanières d'un fouet, faisceau de remords et de dépit intimement liés. »

"Ils ne se parlaient pas, ne prenaient pas les repas ensemble, mais partageaient le même lit.

  C'était effrayant.

  C'était grotesque.

  C'était humiliant.

C'était la guerre du grand jour d'avant l'anéantissement du monde (…) Qui passait au milieu de notre propre maison."

 

La romancière sculpte un personnage d'une intensité psychologique époustouflante, la figure magnétique et écrasante de la mère. Maria (Mica) est une belle paysanne dont l'âme pétrifie au fur et à mesure que les années enterrent son amour pour un autre. Une épouse âpre et une mère terrible, qui donne vie mais aussi enlève des vies par son verbe maudissant.

 

L'écriture de Marta Petreu procède par une sorte d'amniocentèse littéraire envoûtante. Le roman s'ouvre avec la scène de l'enterrement de la mère et personnages, gestes et paysages  ne sont pas sans rappeler le néoréalisme du cinéma italien. Perdue au milieu du clan réuni, structuré par la prononciation des formules rituelles, la narratrice cherche à comprendre, enfin, sa mère, et se cherche : « Je suis devenue une étrangère. Je compte les gens présents dans la cour, je m'embrouille quand j'arrive autour de cent vingt, il en reste encore, à mon enterrement il n'y en aura que cinq ou six. Mica était quelqu'un. »

 

La petite fille qui les jours de pluie se disputait avec sa fratrie la seule paire de chaussures disponible, quelques pointures plus grande, est devenue professeur d'université. L'enfance remémorée plonge le lecteur dans de véritables tableaux de Bruegel, attachants par la profusion des détails innocents et ensoleillés.

 

En apnée devant Mica – la mère à caractère rocailleux, aux aguets devant Ticou  – le père qui tente jusqu'au bout de dompter sa femme et de convertir sa famille à sa secte millénaire,  la fille se forge son propre bouclier, psychologique, poétique :

« être consciente de ma capacité de résilience. Beau geste que le sien, il m'a fourni un bouclier et m'a fait comprendre que je l'avais sous la peau depuis mon enfance. En réalité, après avoir mené la guerre de l'Armageddon avec Ticou, j'ai pu surmonter presque tout, en générant seule, à partir de ma propre limite, la colère blanche, la force incandescente pour ressortir à la bonne lumière. »

 

Comme un antidote, la plume de Marta Petreu sait distiller  ici et là  des  gouttes d'encre lumineuse. Des profondeurs troubles, où la famille a appris à s'étouffer et à respirer  ensemble, montent à la surface la poésie d'une vie contemplative, les étendues d'une âme flaubertienne dans la description de ses mélancolies: 

« Jamais et nulle part ailleurs, ma tristesse n'a été aussi profonde que pendant ces automnes d'or et de brouillard… J'étais soûle de solitude pendant ces longs après-midi. Je regardais autour de moi et j'apprenais la désolation. L'ennui terrible étalé sur la Plaine Transylvaine, terreuse, avec  la mort comme compagne. »

 

Les maux laissent peut-être des cicatrices mais, si rédemption il y a, elle tient dans les mots. La traductrice Florica Couriol a su fondre les nombreux écueils de la traduction (le dialecte transylvain, les mots du « maudire » !) dans un français musical et fluide qui suit les vallons et les collines d'une sonatine de Schubert.

 

Dépaysez-vous: rural et métaphysique, le roman de Marta Petreu a la force tellurique d'une plaine roumaine ravinée par la boue et le péché, et la transparence mystique d'un ciel qui ne pardonne pas les désamours. Un paysage de vie et de mort sur plusieurs générations, le Destin en point de fuite.