La femme provisoire : un hiver à Berlin

Cécile Pellerin - 08.06.2015

Livre - avortement - Berlin - mère


L’histoire est à l’image de la photographie noir et blanc de la couverture,  à la fois sensible mais assez lointaine, racontée à distance, empreinte d’une grisaille douce et enveloppante, d’une vague tristesse et de mélancolie, sans excès d’émotion ni de chagrin, comme impénétrable mais finement décrite cependant.

 

Le lecteur accompagne la narratrice sans ennui mais, comme s’il n’osait pas ou comme s’il n’y était pas invité finalement, reste au bord du chemin qu’elle emprunte, ne franchit pas l’espace intime dans lequel elle se raconte, même s’il éprouve de l’attachement envers le personnage. Il y a peut-être des instants flous, des non-dits, des contours incertains qu’il distingue mal et qui l’éloignent, de temps à autre, de ce récit subtil et joliment écrit cependant, avec grâce et pudeur.

 

"Je me souviens de ce qui est arrivé, ou bien au contraire, je devrais dire, de ce qui n'est pas arrivé."

 

Une femme se souvient, raconte un moment de sa vie où elle est devenue mère « provisoire » dans une ville étrangère, Berlin, il y a aujourd’hui plus de 30 ans. Lauréate d’une bourse pour traduire le roman de l'écrivaine Elfriede Wolf, elle rencontre Javier, ("il avait la délicatesse des gens épuisés")  musicien et père d’un bébé, Valentin, que la mère a laissé pour une autre vie, dans une autre ville.

 

Eprouvée, sans en être encore pleinement consciente, par un avortement récent, la jeune femme, de manière naturelle, accueille cet enfant par des gestes maternels, s’occupe de lui et peu à peu l’attachement modifie son existence, la confronte à elle-même et à sa souffrance, l’apaise et la construit, la libère de son travail, l’intègre à cette ville particulière, installée dans le froid, la pluie et la grisaille de l'automne d'abord puis de l’hiver.

 

Les feuilles tombaient ; il y avait des bourrasques de vent […] Certains immeubles alentour portaient des traces de l'histoire, la plupart des façades n'avaient pas été ravalées depuis la guerre et j'y voyais des impacts de balles et de grandes traînées noires."

 

Une promenade à travers une ville grise, austère et décatie, coupée en deux, où le silence et le vide animent la ville avec une certaine douceur, accompagnent la narratrice sans la meurtrir, font bientôt corps avec elle et l’enfant, expriment un bonheur délicat et sans artifice, discret. "Je ne pouvais pas non plus me passer de la présence douce du petit garçon [...] Comment traverser les journées sans lui, comment imaginer qu'il ne rythme plus ma vie ?" Jusqu’au jour où, lorsque revient l’été,  elle aperçoit Luisa, la mère de Valentin, s’interroge alors sur sa propre légitimité, ressent de la culpabilité, ne sait plus quelle place elle doit occuper. "Je me demandais si vraiment je pouvais entrer dans ce qui allait être un cadre."

Un cheminement personnel raconté 30 ans plus tard à Valentin qui revient près d’elle. Le temps passé permet un récit calme et apaisé, analysé, un peu triste et mélancolique, délivré sur un rythme tranquille, sans effusion de sentiment ni de trop grande souffrance, parfois un peu atone.

 

La narratrice s’observe avec précision et justesse,  semble s’enfermer dans son histoire, comme si le lecteur était exclu, comme si les autres personnages ne pouvaient pas  vraiment non plus s’extraire du brouillard berlinois.

 

C’est peut-être cette impression d'éloignement, de mise à l'écart qui indisposent un peu, même si le style délicat et sensible permet une lecture agréable à l'ensemble du récit.  Quant à la description de la ville, superbe, envoûtante et poétique,  finement perceptible, elle décroche le premier rôle.

 

"La ville drapée dans son manteau gris et raide nous poussait l'un vers l'autre comme une entremetteuse à laquelle nous devions faire confiance car elle était plus forte que nous, nous enveloppant de ses mains glaciales, nous pourchassant dans les rues de son haleine froide."


Pour approfondir

Editeur : Zoé
Genre : litterature...
Total pages : 192
Traducteur :
ISBN : 9782881829413

La femme provisoire

de Brécart, Anne

Dans le Berlin des années quatre-vingt, une jeune femme qui vient de subir un avortement marche de longues heures solitaires dans la ville. Elle rencontre Javier, jeune homme étranger comme elle, dont elle apprivoise progressivement le nourrisson de quelques mois. D'une petite chose scrutatrice et calme, il devient un enfant aimé et confiant.

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