Chronique de Denis Gombert: "Bon pied, bon oeil" de Vailland, gros traits et pointe fine

Les ensablés - 03.05.2013

Livre


bon piedQuelques années après leur action dans la Résistance, deux amis, François et Rodrigue, se retrouvent. Voici les héros qui soutenaient de Gaulle dans le premier opus de ce dyptique, Drôle de jeu, à nouveau l’un en face de l’autre dans Bon pied, bon œil. François, dit Lamballe, le plus mûr des deux hommes, personnage secret, mélancolique et intriguant, s’est retiré dans l’Aubrac pour faire de l’élevage ; Rodrigue travaille lui au ministère et vit en banlieue parisienne où il milite pour le Parti. Mais les erreurs de jeunesse peuvent, sans crier gare, venir vous rattraper : Rodrigue a imprudemment mis enceinte Antoinette qui s’est vue contrainte d’abandonner leur progéniture. Antoinette a été arrêtée pour ce délit et placée à la prison de la Roquette. A sa sortie, Rodrigue, jeune homme de parole, accepte d’épouser Antoinette et d’élever l’enfant. Leur ménage est fondé sur cette dette morale. Mais un jour, c’est au tour de Rodrigue d’être arrêté  et convaincu d’espionnage pour le compte du Parti Communiste. Antoinette va alors tout faire pour libérer son mari, jusqu’à essuyer les coups de la police lors d’un interrogatoire musclé durant lequel elle sera définitivement éborgnée. Son amour et son sacrifice en seront-ils récompensés ? Non. Car en prison, Rodrigue va faire la connaissance de Jeanne Gris, une authentique militante du Parti dont il va tomber instantanément amoureux. Ces deux là se ressemblent trop pour se manquer. Antoinette la brimée ira trouver refuge chez François, son alter ego en souffrance qui par son intervention auprès de réseaux haut placés a fait sortir Rodrigue de prison. L’expérience de la vie a permis à ce quatuor d’abord mal assorti de trouver son véritable équilibre que les convenances formelles de la comédie sociale masquaient. [caption id="attachment_4483" align="alignleft" width="300"]Vailland Vailland[/caption] Roger Vailland connut un succès considérable durant l’après guerre. Auréolé de son passé de résistant, il devient après-guerre à la fois journaliste-reporter (dans l’équipe de Lazareff), écrivain à succès (prix Interallié dès 1945 pour Drôle de jeu et Goncourt en 1957 pour La Loi), scénariste pour Vadim et Clément au cinéma et figure intellectuelle du PCF (du moins jusqu’à  Budapest 1956).  Mais cet homme extrêmement séducteur et aventurier était aussi en proie à de grandes crises de désespoir et dépendant de la drogue. Vailland ? Une tête de Janus, avec un profil  solaire et l’autre sombre. Homme complexe que ce « communiste roulant en jaguar » qui aimait étendre à l’infini, tout comme ses personnages, le fil du potentiel de la vie. Son œuvre dont les clichés sentimentaux et la pose très scénaristique peuvent énerver (mais c’est en partie ces ficelles qui lui valurent de rencontrer un grand succès public) demeure vive et pas si affectée que cela à la relecture. Il y a un « style Vailland » qui pénètre l’âme humaine et un sens de la dramaturgie qui emporte le lecteur. Tous les personnages de Vailland sont des héros puisque tous sont mus par leur propre nécessité : le sombre comme le lumineux, le réprouvé comme le saint. Tous font miroiter une des facettes de l’âme humaine qu’illumine le soleil de la vie, astre trônant au-delà de toute morale. Vailland sait capturer cette lumière et la retranscrire en scènes incisives. Aussi pressé que Morand et fiévreux que Malraux, mais moins important littérairement parlant, l’écriture de Vailland semble toujours lancée contre une course contre la mort ; mort qui le rattrapera à l’âge de 57 ans. Cancer du poumon... Plus de souffle. Dans Bon pied, bon œil, toutes les caractéristiques de ce que furent l’écriture et la figure de Vailland affleurent.  D’abord, celle d’une littérature engagée. En 1950 l’expression était courante et ne faisait peur à personne. En adhérant après guerre au Parti et après avoir été dans la Résistance, Vailland suit le parcours idéologique d’autres jeunes de son temps dont il était l’ami comme Claude Roy et Pierre Courtade. Vailland affiche la couleur. Fâché à mort avec les Surréalistes, il quitte le combat esthétique pour se hisser clairement les couleurs de la lutte politique (Rodrigue dans le roman en est le héraut) et de la fraternité combattante (François, jouant au dandy désintéressé est toujours capable d’une bonne action, « par amitié »). Mais plus que l’engagement, dont avec le recul certains caractères semblent figés dans le stéréotype, on trouve chez les personnages de Vailland une énergie peu commune. Et là encore, énergie de l’écriture à l’homme mêlée ! Chez Vailland, homme-livre, mais avant tout débordé par la vie, la drogue, les femmes, l’aventure, les mots se font chairs. C’est d’ailleurs ce qui résiste le mieux dans la littérature de Vailland. Avec une même équité de ton et un même traitement d’empathie intime, le travail de l’écrivain élabore un beau tour de passe-passe. D’une page l’autre on peut s’identifier - sans percevoir de contraction et dans un même mouvement projectif - à Rodrigue comme à François, à l’homme pur qui « avait toujours été heureux et que le bonheur accompagnait tout au long de la vie », comme  à celui qui « du haut de sa montagne a le cœur navré devant la vie ». Plus que des romans inoubliables, le talent littéraire de Vailland est d’avoir forgé des figures fortes qui demeurent en mémoire. Des personnages rien que pour nous qui, sans nous ressembler, nous ressemblent. Ou mieux qui, à condition que nous devenions par extraordinaire un jour des héros, nous nous mettrions à ressembler. La plume de Vailland dessinait une idéologie à gros traits et des humains à la pointe  fine. Fort heureusement c’est l’humain plus que la politique qui résiste au temps de notre souvenir.