D’après une histoire vraie : Delphine de Vigan tue son nègre

Cristina Hermeziu - 03.12.2015

Livre - Littérature française - manipulation - thriller psychologique


Quelle est cette lame de fond qui brasse l’air du temps et fait ressortir un sujet littéraire plus qu’un autre ? Comment se fait-il que plusieurs écrivains développent, chacun à leur manière mais visiblement côte à côte, le même thème ? L’emprise sur l’Autre traverse au moins trois des romans qui ont nourri la rentrée littéraire 2015.

 

 

 

Sorj Chalandon le décline à hauteur d’enfant dans son  Profession du père (Grasset) : né d’une blessure d’enfance, le roman montre, crûment, comment le délire de persécution, de grandeur ou de jalousie du père est en train de bouffer l’âme de l’enfant.

 

Florence Noiville en fait un thriller des sentiments : L’illusion délirante d’être aimé (Stock) dit combien la passion s’apparente à la poison quand aimer n’est qu’une maladie.

 

Enfin, si Delphine de Vigan se vêtit dans ce sujet trouble pour son roman  D’après une histoire vraie  (JC Lattès), c’est pour mieux étoffer une réflexion littéraire sur le territoire de l’intime dans la fiction.

 

La narratrice de Delphine de Vigan est écrivaine. Elle laisse volontiers une amie - elle-même écrivaine à la place des autres, donc nègre - se rendre si indispensable dans sa propre vie, que cette Autre commence à occuper toute la place disponible et plus encore. Est-ce pour « combler cet insatiable besoin de consolation qui subsiste en chacun de nous »?

 

 D’après une histoire vraie  - prix Renaudot 2015 et prix Goncourt des lycéens -  déploie le filet de l’emprise dès son titre. La graine du vrai en promesse germe dans la fiction et la narratrice s’en donne à cœur joie: elle s’appelle Delphine, son compagnon est François, réalisateur d’émission littéraire, elle a écrit sur sa famille et son dernier récit a blessé plus d’un proche.

 

Notre impulsion voyeuriste s’y engouffre ave délice, les effets de réel remplissent leur contrat, enfin « voilà un livre qui sent le Vécu », « voilà la Vie à l’état brut, garantie sans additifs, du réel qui n’a subi aucune transformation, surtout pas celle de la littérature ».  

 

L., l’amie qui s’immisce dangereusement dans l’intimité de la narratrice et lui intime, afin d’écrire un autre livre, de « rouvrir les blessures », de « gratter, creuser avec les mains », sinon l’écriture n’a pas de sens, se fait l’avocat du diable. Toute stratégie par laquelle L. rend Delphine fragile, ronge sa confiance, la supplante et s’y substitue progressivement,  s’avère être cohérente avec cette théorie sacrificielle de la création : le pain sur la planche d’un écrivain n’est autre que sa propre fragilité, saignante, comme une offrande dont l’odeur de « tripes sur la table » attire des lecteurs en délire.

 

Mais non, proteste (vainement) la narratrice : « Dés lors qu’on ellipse, qu’on étire, qu’on resserre, qu’on comble les trous, on est dans la fiction.»

 

Delphine de Vigan ne cesse pas de flouter les visages des deux femmes, dont le sien, de brouiller les pistes, pour tirer finalement un très efficace thriller psychologique sur la solitude et la panique délirantes de l’écrivain face à la page vide. Et ça marche : une fois arrivé à la page 282, on ne peut s’empêcher de regarder vite le mot FIN, sur la dernière page, pour vérifier qui est qui, qui écrit qui…

 

Et si l’auteur, pour écrire un livre, devient forcément un Autre ? Et si l’auteur, pour chaque page noircie, pour chaque livre accouché, doit se laisser tuer par son propre nègre? Les poupées russes n’en finissent pas de se bouffer l’une l’autre. C’est la grande réussite du roman de Delphine de Vigan.