Après le silence : l'hommage au père

Cécile Pellerin - 21.09.2015

Livre - milieu ouvrier - père - deuil


Ce premier roman, naturaliste par son thème, ancré dans la réalité ouvrière, ne se contente pas de décrire les conditions de travail au sein des Fonderies et Aciéries du Midi dans les années 60-70. Non, il va bien au-delà, pénètre l'intimité d'une famille, les pensées les plus secrètes, les moins avouables d'un fils, le plus jeune, ébranlé, affaibli, façonné par la mort accidentelle d'un père ;   qui se construit et grandit dans l'ombre du mort, s'efforce d'y échapper, de s'en démarquer pour devenir, à son tour un homme.

 

Un récit empreint de gravité, à l'émotion contenue mais où tout est dit, avec calme, sans détours ni réserve de convenance. Ici la douleur est intérieure et profonde. De la concision du texte, naît le mot juste et précis et la vérité surgit, cruelle, un peu inattendue, un peu dérangeante peut-être mais au final, d'une franchise saisissante et salvatrice. Elle apporte au récit une spécificité personnelle remarquable et singulière puisque le lecteur, alors qu'il referme l'ouvrage, est imprégné à son tour de cette douce sensation libératrice. Ou quand la littérature offre à chacun les mots pour s'affranchir…

 

Ce récit à la première personne, emprunte d'abord la voix du père, Louis, ouvrier fondeur dès l'âge de 13 ans parce-que ses origines sociales ne pouvaient le mener ailleurs. "Le travail me choisit et non le contraire." Celui-ci s'adresse à l'un de ses fils, le plus jeune des trois, et raconte la rigueur du métier, ("l'acier chauffe sous mes coups et me brûle les mains") les luttes pour obtenir de meilleures conditions de travail, ("on accepte de tout perdre pour mieux vivre ensuite") l'engagement syndical, la solidarité ouvrière. ("Unies à la fumée de leurs cigarettes, la mobilisation des camarades, leurs paroles et leurs voix fortes existent comme autant de caresses et d'espoir, ils se battront aussi pour elle, ma femme".)

 

"Je fume des gauloises bleues, je vote Georges Marchais, j'ai ma carte au PC, à la CGT,

je prie, je crois que Dieu existe".

 

Avec la voix du travailleur vigoureux, combattif et exalté, il évoque la vie à l'usine, la souffrance et la fierté d'appartenir à ce milieu. Il dit aussi le manque d'instruction, la difficulté pour s'exprimer, l'importance de la lecture, du communisme et de Dieu,  de la cigarette qui apaise les tensions, raconte les vacances en famille en Savoie en 2CV puis en Ami 8, les enfants et les problèmes de la vie quotidienne, l'amour qu'il porte à Rose,  le courage qui ne faiblit pas… jusqu'à l'accident de travail, juste avant les vacances ("l'inévitable tragédie") à 43 ans qui, brutalement, endeuille sa femme et ses trois fils, son frère, le curé, ses collègues et amis mais ne le contraint pas au silence, du moins pas encore.

 

Avec le souvenir de ceux qui restent et le procès à l'entreprise, Louis demeure encore, regarde, de là-haut, la vie qui continue, les enfants qui grandissent, sa femme qui pleure, le médecin qui la soutient, ("veut la guérir du 16 juillet 1974") Alexandre, l'ancien collègue qui supervise la scolarité des enfants, ("Alexandre est là où je ne suis plus"), Henri son frère qui épaule Rose, et malgré la peine, la famille, toute entourée par ceux qui le respectaient et l'appréciaient,  se conduit comme lui-même l'aurait conduite s'il était resté plus longtemps. Avec droiture.

 

Vu de l'extérieur, à travers la mémoire sélective de chacun, Louis s'est transformé et l'imposture est devenu tellement criante qu'il faut reprendre la parole. Après le silence.

 

Dans une langue rude et percutante, sans digressions,  à la fois simple, précise et directe, les phrases sèches et concises de Didier Castino cognent et résonnent avec force. Le lecteur, à travers elles, saisit sans difficulté, la voix assurée, ferme et digne mais aussi tendre du père, entend ses coups de gueule, comme ses hésitations, perçoit la honte et la joie, la peur et la colère.

 

 

 

Les nombreux détails qui ponctuent le récit, intensément intimes mais si proches en même temps de celui qui lit, apportent à l'ensemble une réalité incontestable d'une époque précise au sein de laquelle le lecteur s'immerge avec facilité et un plaisir immense.

 

Puis, dans un même mouvement fluide, comme avec discrétion, sans jamais rompre le rythme vif ni la tonalité sobre, l'auteur se saisit de la voix discordante du fils (devenu adulte) et livre une autre vérité, de l'intérieur cette fois avec une franchise bouleversante que le lecteur découvre avec autant d'intérêt que celle décrite à travers la voix du père.

 

"Tu parles comme tu voudrais que je parle. Il n'y a rien de vrai dans ce que tu racontes, si peu de choses. Tu inventes nos vies, la mienne, la tienne [...] On invente ce qu'on n'a plus ce qui nous manque, ce qui est perdu, on invente avec ce qui nous reste de toi."

 

Sans jamais les opposer, ni même pouvoir les juger, il est alors plongé dans la mort, l'absence cruelle, la peur, la honte, la culpabilité un moment d'être différent, de ne pas appartenir au milieu ouvrier, de penser autrement,  perçoit la colère et l'agacement, les regrets, la difficulté de devenir soi-même, de se construire, d'exister en dehors de l'image oppressante du père disparu, comprend la nécessité vitale de dire, d'écrire autrement que la mémoire collective et élogieuse pour trouver l'apaisement sans renier ni trahir quiconque.

 

"Je ne suis coupable de rien […] Nos différences éclatent mais ce n'est pas trahir.

Tous les deux de la même famille".

 

Entre Louis et le fils, le narrateur (l'auteur ?) et son père, le silence s'est rompu.

 

Didier Castino sera présent au festival littéraire de Manosque, Les Correspondances, du 23 au 27 septembre 2015. Plus d’info ici : Correspondances Manosque


Pour approfondir

Editeur : Liana Levi
Genre : litterature...
Total pages : 224
Traducteur :
ISBN : 9782867467844

Après le silence

de Didier Castino

Dans un monologue adressé au plus jeune de ses trois fils, Louis Catella se raconte. L'usine d'abord, omniprésente : les Fonderies et Aciéries du Midi où il entre à 16 ans, s'épuise dans la fournaise des pièces à produire, mène la lutte syndicale en 68 pour que triomphent les idéaux de la Gauche. Le chef de famille charismatique ensuite : l'amour de Rose, la 2 CV bleu glacier sur la route des vacances, l'éducation des fils, les cours d'orthographe à 40 ans pour passer enfin le certificat d'études. Mais l'autobiographie qui se met en place est pipée. En juillet 74, Louis Catella meurt au travail, écrasé sous un moule de plusieurs tonnes. Et pourtant le monologue impossible se poursuit, retraçant les étapes du deuil infini, le passage à l'âge adulte de ce fils qui n'avait que 7 ans au moment du drame. Pour lui, la figure paternelle est une mythologie façonnée par les souvenirs et les mots des autres, une rengaine unanimement élogieuse que l'on ressasse pour tromper le silence. Derrière la parole de Louis, apparaît peu à peu l'imposture du fils et un autre parcours. Celui d'un intellectuel plutôt bourgeois, cherchant la vérité, tiraillé entre le désir d'échapper à l'encombrant fantôme paternel et la peur de trahir. Ce roman bouleversant, composé dans une langue virtuose et entêtante, associe la chronique de la France ouvrière des années 60-70 et le récit intime de l'absence, de la mauvaise conscience, la fierté et la honte mêlées des origines prolétaires.

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