Chronique du Lac: "L'asphyxie" de Violette Leduc (1907-1972), par Elisabeth Guichard-Roche

Les ensablés - 02.03.2014

Livre - violette leduc romans


Par un triste dimanche d'hiver, ma fille m'avait préparé une surprise. Nous enfourchâmes nos vélos direction Bastille. Je devinais en arrivant devant le cinéma: nous allions voir "Violette". Ce film, réalisé par Martin Provost, retrace une partie de la vie de Violette Leduc (Emmanuelle Devos) centrée sur sa relation intense avec Simone de Beauvoir (Sandrine Kiberlain). La période couverte s'étend de 1942 - où elle commence à écrire "l'asphyxie"- à 1946 où elle rencontre enfin le succès avec "la bâtarde", préfacé par Simone de Beauvoir. Le film s'il présente quelques longueurs, est l'occasion de découvrir ou redécouvrir une galerie de personnages: Sachs, Genet, Sartre, Cocteau, le riche mécène Jacques Guerin et bien sûr l'auteur du "deuxième sexe". Violette est écorchée vive.

 

Asphyxie

 

Elle alterne crises de désespoir à la limite de la folie, états d'âmes, doutes, mélancolie. Elle se noie dans l'écriture comme pour se délivrer de ses propres démons. Je n'avais lu que la "La bâtarde",  seul livre de Violette à avoir connu le succès lors de sa parution, frôlant le prix Goncourt. J'avais envie de découvrir d'autres textes et commençais logiquement par "l'Asphyxie". L'Asphyxie retrace les souvenirs d'enfance et dépeint l'atmosphère dans laquelle a grandi la Bâtarde. Dès la première phrase, le décor est planté: "Ma mère ne m'a jamais donné la main... elle m'aidait à monter, à descendre les trottoirs en pinçant mon vêtement à l'endroit où l'emmanchure est facilement saisissable".

 

Le livre campe une présence maternelle dure et froide, écrasante et cassante malgré ses nombreuses absences. La mère fait porter à sa fille le poids de sa propre faute; la naissance d'une enfant sans père, une honte qu'elle porte quotidiennement. Elle raconte à Violette: " Je ne dépensais pas. Le dimanche, je ne sortais pas. Je me couchais, je lisais. J'ai quitté la ville. Ça se voyait. J'ai cherché une chambre. En ce temps, il n'y avait pas de refuge pour ce genre de faute... Il y avait des rats dans le couloir. Il ne venait plus me voir. Il voyageait. Il est arrivé deux mois après, entre deux trains". Heureusement, il y a la grand-mère aimante et affectueuse qui apporte le rire, les gestes simples, les rituels auxquels Violette se raccroche: la confection d'un chausson aux pommes, les deux sucres trempés dans l'anisette étoilée, les promenades ensemble lors des fréquentes absences de la mère. "Grand-mère retourna à la cuisine. Là, elle commandait le feu, les casseroles et toisait ce qui était dedans. Mais elle n'était pas bruyante. Elle poivrait, salait, remuait une sauce, enfournait un gâteau, malmenait le feu avec l'assurance d'un marin à la barre".

 

Mais la grand-mère est malade. Elle tousse de plus en plus. Elle reste cloîtrée dans sa chambre de malade, devenant invisible. Violette ne comprend pas ou refuse de voir la lente agonie, se raccrochant au moindre espoir jusqu'à la fin. "Ma mère ouvrit. Celle qui ne répondait pas, je l'aperçus étendue sur le lit, avec son corsage de popeline plissée, sa longue tresse cendrée autour de la tête. Va te coucher. Ta grand-mère n'est plus là". Après sa mort, le souvenir de sa grand-mère permet à Violette de survivre, telle une bouée à laquelle elle se raccroche pour affronter le dédain et le mépris de sa mère ou meubler une écrasante solitude: "Elle était mon sauveur et ma compagne". Chaque souvenir apparaît tel un rayon de soleil qui égaie une enfance bien triste, parfois sordide, parsemée de vagues amitiés avec quelques camarades de classe. Violette est seule, toujours plus seule lorsque sa mère l'envoie en pension à proximité du domicile, simplement pour se débarrasser. "Je ne prenais ni le train ni le tram pour rentrer en pension. Ma mère habitait à 5 minutes du dortoir". Toujours plus seule," gonflée de peine comme une nacelle qui va monter", jusqu'au paroxysme de l'abandon lors d'un week-end de Pentecôte où la mère préfère partir en voyage plutôt que de venir chercher Violette. Elles sont plusieurs à attendre des parents déjà en retard.

 

Puis, Violette est seule. Elle repense aux fréquents retards de sa grand- mère à l'heure de la sortie des classes... Elle espère puis sombre dans l'inquiétude imaginant mille catastrophes. On l'appelle. Elle croit à la délivrance lorsque la surveillante lui dit: "Votre mère à téléphoné tout à l'heure. Elle part en voyage. Elle demande qu'on vous garde". 

 

 Maurice Sachs[/caption] Commencé en 1942, "la bâtarde" est publié en 1946 dans la collection Gallimard Espoir dirigée par Camus. Violette Leduc a commencé à écrire sur l'incitation de Maurice Sachs alors qu'ils étaient réfugiés ensemble durant quelques mois à Anceins, aux fins fonds de la Normandie. Étrange personnage que ce Maurice Sachs... Aventurier, séducteur, escroc, dilettante, demi-mondain, voleur, amoral et écrivain. Maurice Sachs ( de son vrai nom Maurice Ettinghausen, Sachs est le nom de sa mère), est né en en 1906 dans une famille juive non pratiquante. Alors qu'il a six ans, son père abandonne le domicile familial et divorce. Maurice connaît une enfance malheureuse, très vite abandonné par sa mère et placé en pension. Un point commun avec Violette comme l'illustre cette phrase: "Tout est gris et uniforme dans mes souvenirs. Dix ans de silence et d'ennui".

 

A dix-sept ans, il rencontre Cocteau dont il devient le secrétaire. Il se convertit au catholicisme en août 1925 et entre au séminaire. Il en est chassé, manifestement suite à un scandale lié à son homosexualité. Max Jacob le recueille et l'incite à écrire. Sachs préfère faire fortune et se livre à divers trafics. En septembre 1930, il doit s'enfuir aux États-unis où il anime une émission de radio qui connaît un grand succès et se convertit au protestantisme. Après avoir épousé Gwladys Matthews, trois ans plus tard il rentre en France accompagné d'un jeune américain. En 1935, il publie son premier roman "Alias". En 1940, il anime une émission de propagande visant à persuader les États-unis d'entrer en guerre. Après deux ans de marché noir, compromis et ruiné il se réfugie en Normandie en septembre 1942 avec Violette. A bout de ressources, en Novembre, il s'engage dans le STO et rejoint Hambourg où il achève "la chasse à courre". En Avril 1943, il rejoint la Gestapo en tant qu'agent de liaison.  Lassé de ses vols, faux rapports, mensonges, "Maurice la tante" est incarcéré. Il se consacre alors à l'écriture pour achever ses mémoires qui seront publiées après sa mort dans "derrière cinq barreaux".  

 

En Avril 1945, alors que les troupes alliées s'avancent, les prisonniers sont évacués vers Kiel. Après plusieurs jours de marche, épuisé, Maurice Sachs incapable d'avancer est abattu par un SS d'une balle dans la nuque. Gallimard refusa quasiment tous les manuscrits de Sachs de son vivant puis les publia dans les années 50. Il voulait être reconnu comme auteur, il ne le fut qu'après sa mort. L'est-il, encore? Violette aima, semble-t-il, passionnément Maurice Sachs comme elle fut irrésistiblement attirée par Genet, Guerin ...et également par des femmes. Le film "Violette" m'avait attiré vers cette femme attachante malgré une vie à l'évidence compliquée. La lecture de l"Asphyxie" m'a renforcée dans cette impression, le personnage est vraiment torturé... J'ai eu du mal à entrer d'emblée dans le livre trouvant l'atmosphère lourde et même un peu angoissante. Mais le style concis, les phrases courtes, les images ciselées, les descriptions très visuelles, la chaleur de la grand-mère m'ont conduite de pages en pages, portée par les flash back, la solitude et la détresse de Violette. Impossible de rester insensible, de ne pas aimer Violette et de ne pas vouloir l'aider... ce qu'a fait le "castor".