Chronique : Instruction pour sauver le monde, de Rosa Montero

Clément Solym - 20.07.2010

Livre - apocalypse - rencontre - chevaliers


Au début, cela commence par un enterrement. Pas tellement joyeux ! Matias, qui a vécu des années fusionnelles d’un amour continu, pleure Rita qui vient de disparaître des suites d’une terrible, éprouvante, brève mais tellement longue agonie. Et son malheur, il ne le partage pas. Avec personne. D’ailleurs, il n’a prévenu personne et seuls se trouvent autour de lui, les rares qui, de près ou de loin, n’ont pas pu échapper à cette douloureuse disparition.

Rita laisse Matias perdu de solitude avec rien à quoi se raccrocher excepté ces deux chiens affreux que sa bonté en permanence aux aguets avait sauvés d’une fin (faim !) certaine.

Incapable de retourner vivre chez eux, Matias squatte alors le petit pavillon en chantier qu’ils avaient commencé à construire ensemble et, tout autant incapable de faire face à la nuit pour s’endormir, change brutalement ses horaires de travail pour devenir taxi de nuit dans les rues de Madrid.

Des horaires qui l’emmènent régulièrement, au petit matin, à aller manger un morceau et récupérer quelque pitance pour ses chiens, à l’Oasis, un bar de la banlieue, à proximité du Cachito, un bordel immense dont, les hôtesses s’extraient parfois pour venir s’offrir un petit quelque chose au bout du même comptoir que lui.

C’est là qu’il croisera l’éblouissante Fatima, originaire de Sierra Leone, qui cache derrière un visage, un sourire et un corps exquis, une histoire la plus sombre qui soit. Une succession d’abominations que Bigga, le lézard qui l’accompagne depuis des années, son Nga-Fé, son protecteur, arrive à lui donner le courage de supporter. Les avanies d’une vie dans laquelle elle trouvera toujours à se rassurer au motif qu’elle pourrait encore être pire.

C’est à ce même bar que Matias croise le Cerveau, une vieille dame qui a autrefois été une scientifique universitaire, issue d’une famille aisée, qui tente aujourd’hui de noyer méthodiquement sa vie dans une succession de verres de vin qu’elle avale depuis le soir jusqu’au petit matin avant de rentrer chez elle d’une démarche rigide. Et ainsi, elle aussi, éviter de se retrouver face à tous ses fantômes qui ne manquent pas de l’assaillir dès que vient la nuit, rendant son sommeil impossible.

Rosa Montero
Deux noctambules qui partagent un coin de comptoir et finissent par nouer une relation étrange où l’un n’a à offrir que le mutisme dans lequel il s’est enfermé et l’autre quelques réflexions qui deviennent d’autant plus rares que la longueur de la nuit a multiplié les verres.

A mille lieux de ces vies en déconfiture, Daniel, médecin urgentiste aurait dû ne couler qu’une vie dorée dans l’appartement qu’il partage avec sa femme Marina. Tous deux nantis du confort matériel de vie que leur procure leurs professions respectives, se sont créés les conditions d’un désastre affectif qui les a éloignés l’un de l’autre avec méthode et constance.

Du coup, Daniel végète dans un métier où il ne trouve plus aucun intérêt pendant que sa femme trouve l’évasion dans son travail. Ni l’un ni l’autre n’a cependant la force et le courage de crever l’abcès et de tenter ailleurs une autre vie. Jour après jour, ils s’enferment dans leur éloignement. Si Marina trouve dans quelques liaisons de substitution, un palliatif à une vie à vau l’eau, Daniel, lui, s’exile, sur internet, dans des espaces virtuels dans lesquels il pense vivre aussi une vie de substitution.

Jusqu’au jour où Daniel voit arriver, aux urgences, une magnifique noire blessée au bras par une mutilation qu’on lui a visiblement infligée même si elle ne veut pas le reconnaître ouvertement et refuse de porter plainte. Par la volonté de l’auteur, bien sûr, c’est Fatima ! Qui, ainsi, va contribuer à former la quadrature de ces rencontres inéluctables.

Je ne suis pas certain du tout qu’il faille faire aux « Instructions » de Rosa MONTERO « pour sauver le monde » une confiance pleine et entière et imaginer ainsi résoudre tous les soucis que l’Humanité a réussi à mettre sur son chemin. Ce dont je suis sûr, en revanche, c’est que vous pouvez, sans hésitation, vous plonger dans cette petite merveille de livre qui apporte quelques instants d’optimisme réconfortant, surtout en ces périodes d’incertitude manifeste.

En fait, ce ne sont pas seulement quatre vies qui sont disséquées même si les quatre personnages évoqués plus haut sont au cœur de l’histoire : de nombreux autres traversent aussi le scénario et sont traités avec la même rigueur, le même soin attentionné à donner corps à leur vie.

Madrid, centre-ville
Dans ce Madrid multicolore (mais Madrid, vous l’aurez compris, pourrait aussi bien être Londres, Rio ou New York), Rosa MONTERO joue avec les coïncidences pour amener des êtres qui n’ont rien en commun, à se rencontrer dans une succession de hasards dont la vie semble, sous sa plume, avoir le secret.

Chacun a ses cartes et les joue comme il peut au moins aussi souvent que comme il veut. C’est ainsi que de tout petits détails donnent à chacune des rencontres impossibles, le choix du « bien » et du « mal ». Et on sent bien qu’il n’y a qu’un tout petit mouvement à faire pour basculer de l’un à l’autre. Et que ce petit pas peut ne pas être définitif, que le balancier peut encore revenir sur l’autre rive si les circonstances n’aident pas la volonté. Les quelques flashes qui propulsent le lecteur des années plus tard (dans l’avenir des protagonistes de certains des évènements qui sont comptés) peuvent certes paraître d’une naïveté immense. Mais quand il s’agit de « sauver le monde », on ne peut pas refuser à Rosa MONTERO quelques simplifications ou quelques raccourcis.

Voilà certainement un bol d’optimisme qui permettra à tout un chacun d’agrémenter quelques heures des vacances qui arrivent, en faisant briller une lueur d’espoir une fois la dernière page tournée.



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