Le jugement dernier des Esclaves sur Uranus, en Roumanie

Cristina Hermeziu - 22.06.2015

Livre - Bucarest - dictature - maison du peuple


L’été, Bucarest est une fournaise. Le bon plan : s’il se réfugie sous les voûtes gigantesques de la Maison du Peuple, le touriste rincé reçoit, en bonus, de délicieux frissons propres au délire mégalomane. Afin de construire la Maison du Peuple  - l’incarnation sur terre de la grandeur du communisme et aujourd’hui le monument le plus visité à Bucarest -, Ceausescu a fait raser tout un quartier (Uranus), un monastère, un hôpital, les Archives nationales et un stade. Le Livre des Records en parle : le colosse qui abrite de nos jours le Parlement roumain est le deuxième bâtiment administratif au monde, en termes de superficie,  après le Pentagone, et le troisième en termes de volume, après la pyramide Quetzalcóatl au Mexique.

 

D’autres frissons, de sarcasme mélangé à la tendresse, de stupeur pigmentée de révolte, attendent le lecteur d’un tout autre livre qui s’attarde sur la Maison du peuple, non pas en tant que Temple d’une idéologie mais en tant que Tombeau de ses esclaves. Le roman « Esclaves sur Uranus » de Ioan Popa, traduit du roumain par Florica Ciodaru-Courriol et publié chez Non Lieu, vient rafraîchir d’une manière saisissante la mémoire de n’importe quel touriste désinvolte (qui ne l’est pas?) sur les sites des anciennes dictatures de l’Europe de l’Est :  dans les années 1980, pas moins de 20 000 militaires – officiers et hommes de troupe – ont été contraints de travailler tels des «esclaves modernes » sur le chantier de la gigantesque Maison du peuple de Bucarest.

 

Diplômé de l’Ecole militaire d’officiers de Piteşti, poète et auteur de six livres à ce jour, Ioan Popa livre un tableau sans condescendance de l’enfer des camps de travail dans la Roumanie communiste. Cette descente aux enfers, le lieutenant Popa l’a vécue dans sa chair comme dans son âme en tant que comandant de peloton dans un camp militaire de travail de la plateforme Uranus, de 1985 jusqu’à la chute du régime communiste.

 

Le roman « Esclaves sur Uranus » est une sorte de journal de campagne qui décrit la promiscuité de chantier, de dortoirs et de réfectoires, peuplés par des soldats avilis par 18 heures de travail quotidien et par les ordres débiles des politrucs. Certes, Ioan Popa est un graffiste appliqué, minutieux, capable de détails d’une tendresse atroce :

«Arrivés sur Uranus, nous descendons et nous dirigeons vers les réfectoires de l’ancien stade. Des queues immenses se forment rapidement. Les files de soldats qui attendent pour manger paraissent grises dans la lumière trouble du matin. Seuls brillent les ovales métalliques des cuillères, dépassant des poches de leurs poitrines, telles d’étranges médailles ».  

 

Pourtant sa plume lyrique s’ébroue et  son calme descriptif se fait amère, son humour corrosif :

« Lorsque l’inspection monte sur le chantier, je fais mon rapport, lorsque les généraux arrivent je fais mon rapport, lorsque viennent les ingénieurs et les architectes, je fais mon rapport. Un jour, un chien est monté par les escaliers jusqu’à nous et nous a regardés attentivement d’un œil critique, alors j’ai ordonné à mes hommes : « Garde à vous ! », puis je me suis retourné vers le chien et j’ai crié tout en le saluant, la main sur le casque : « Camarade chien, le peloton n°3, compagnie 2, à vos ordres ! ».

 

 

Sur le chantier pharaonique de la Maison du peuple on s’épuise docilement à achever le plan de travail, on assiste aux inéluctables réunions du Parti, on reçoit des punitions, on repère vite  « les mouchards » et « les provocateurs  avec  épaulettes », on chuchote que le couple Ceausescu parle avec les généraux « comme s’il parlait à des domestiques ». Et on meurt. Des soldats et des officiers tombent des échafaudages et  des cadres militaires sont envoyés devant  les Tribunaux Militaires : « Nous mourons dans une guerre contre personne, déraisonnable, sur un front où l’on nous a envoyé sans armes. » On n’est pas au temps « de Ramsès et de Séthi », ni « à l’époque de Hammourabi et de Timur », ni de « l’esclavage à Athènes et à Rome » ; on est bel et bien à la fin du XX e siècle, dans un pays de l’Est où la mascarade idéologique totalitaire de la « construction du socialisme » veut légitimer le travail forcé et le faire passer pour « la passion libératrice » des peuples en guerre contre « les dangers du capitalisme ». Quand dégrossir des poutres, couler du ciment, crépir des murs est non seulement le quotidien mais également le « rêve » suprême des militaires, comme la propagande des politrucs le martèle du matin au soir, qui saurait se révolter  un jour ?

 

Publié dans une version « censurée » trois ans après la chute de Ceausescu et dans son intégralité en 2012, le roman « Esclaves sur Uranus » a causé des ennuis à son auteur, qui a été exclu de l’Armée. Preuve que l’essayiste Horia-Roman Patapievici, l’un des plus grands penseurs roumains contemporains, a vu juste : si l’humanité s’est évertuée à procéder à une nécessaire clarification morale au sujet des atrocités du nazisme, pour ce qui est du communisme totalitaire, cette prise de conscience reste à venir. Une sorte de résurrection ou un jugement dernier auquel fait référence la toute dernière phrase des Esclaves sur Uranus.  


Pour approfondir

Editeur : Non Lieu
Genre : histoire faits...
Total pages : 340
Traducteur : florica ciodaru-courriol
ISBN : 9782352701941

Esclaves sur Uranus

de Ioan Popa

La Plateforme Uranus était le chantier de la colossale construction connue sous le nom de Casa Poporului ou Casa Republicii [Maison du Peuple ou de la République], dans le centre de Bucarest, dont Nicolae Ceaucescu avait voulu faire le symbole de la grandeur du communisme et de sa propre gloire. Les esclaves, ce sont les 15000 militaires contraints de travailler sur ce chantier dans des conditions effroyables et jusqu'à 18 heures par jour.

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