Une autobiographie est toujours une plongée en apnée. On entre, sans souffle, dans la vie de celle ou de celui qui l’écrit et voyeur volontaire, on en ressort parfois indifférent, à d’autres moments étonné, à d’autres encore bouleversé. C’est le mot bouleversement qui vient en tête, après avoir lu le livre de Claude Berger, Itinéraire d’un juif du siècle qui n’est, en rien, pour paraphraser le film de Claude Lelouch Itinéraire d’un enfant gâté

 

En effet, enfant de la guerre (il est né en 1936), il échappe aux camps et à la déportation, en se cachant à Montreuil-sous-Bois pendant plus de deux ans. Le jour de ses six ans, il reçoit comme cadeau le port de l’étoile jaune (il est bon de rappeler que les enfants juifs devaient porter, celle-ci, dès cet âge) et il dit à ce sujet qu’il l’a pris « comme un cadeau. » Pourtant il mène pendant toute la période la guerre « une vie étoilée, une vie d’égout. »

 

Chaque sortie de la maison, chaque moment où il entre dans Paris, parfois, au péril de sa vie sont vécus comme un miracle. Élevée par sa grand-mère Juliette, son père l’ayant quitté ainsi que sa sœur et son frère, il traverse la guerre de 40, assiste à la libération de Paris tout en se demandant, assistant aux retournements de vestes des uns et des autres, aux femmes tondues, s’il ne « doit pas se méfier comme avant du regard des autres ? », réintègre peu à peu une vie normale, retourne à l’école sans pour autant ne jamais être totalement insouciant et léger. « Il y a des plaies qui ne se referment jamais. » Et comme il l’écrit avec justesse : « La paix n’était pour moi qu’un état de guerre au repos tant que réponse n’était pas donnée au questionnement. »

 

itinéraire juif siècle claude berger

 

Après une scolarité redevenue quasi normale, il choisit de rentrer à la faculté et s’inscrit en dentisterie et non pas en Lettres car il craint « que l’histoire apprise face silence sur mon histoire, celle que je traînais depuis deux mille ans et celle que je venais de vivre. »

 

Pourtant, l’histoire, il la vit et la fait. Il rencontre Jacques Lanzmann, assiste aux réunions du  café Tournon, vend le journal La Question et se fait interner, six semaines au Val-de-Grâce en unité psychiatrique, afin de ne pas faire son service militaire, révolté par la torture qu’on inflige lors de la guerre d’Algérie et dupe les psychiatres, surfant sur la folie : « Je suivais la règle de la folie : projeter sur l’autre, inexistant, son propre discours, cercle hermétique de paroles ou de silences. »

 

Libéré et délivré du passage dans l’armée, il part en Afrique pour exercer son métier de dentiste et soulager les plus défavorisés sous le régime communiste primitif et découvre l’animisme. À ce sujet, faisant un parallèle entre les noirs et les juifs, il écrit cette phrase porteuse de sens « ils m’aidaient à soulever le rideau noir. Petit juif survivant en exil de moi-même, j’avais sans doute quelque chose en commun avec eux. Je fuyais sans le savoir une retrouvaille avec ma propre culture menacée de disparition. Et comme des Noirs se faisaient Blancs, j’apprenais à être Noir. » 

 

Rentré en France où il se lie avec George Perec, il reste peu de temps et repart, dès 1962 pour l’Algérie, après avoir fondé avec des médecins un groupe bénévole pour soigner les Algériens dont l’appareil médical est devenu inexistant. De nouveau, il est confronté à sa judaïté suite à ces phrases du chauffeur qu’il le conduit dans les hôpitaux et, qui chaque jour, lui dit « dis-moi que tu n’es pas juif ! Tu n’es pas juif ! » et où il se trouve pris au piège de l’indépendance du pays.

 

Rentré en France, deux mois plus tard, il intègre le PC, exerce dans un centre de santé en Seine-Saint-Denis, se fait exclure du Parti et redevient comme il se nomme un « révolté libre. »

 

« Pas une seconde de paix » c’est cette phrase de Kafka qui, à elle seule, pourrait résumer le livre de Claude Berger. Car, comme l’écrit l’auteur « juifs, nous étions une question. » En effet, cet Itinéraire d’un Juif du siècle est, en fait, un livre sur la question juive, pertinent, insolent, mais aussi par instants mystique et poétique. L’ouvrage ne sombre jamais dans le pathos et au contraire force le lecteur à puiser au fond de lui-même et à être admiratif du parcours de l’écrivain. Car Claude Berger ne renonce jamais ni à son identité ni à ses idéaux.

 

Homme de conviction, écrivain, exerçant sa plume dans plusieurs revues et journaux comme les Temps Modernes, Le Nouvel Observateur, Le Matin, pluriel (il pratique l’alpinisme, a eu un restaurant dans le Marais : « Le train de vie », chanteur, conférencier), il consacre sa vie à s’interroger sur son identité, à lutter contre l’antisémitisme et fait sienne cette phrase de Chateaubriand : « Il est possible que mon itinéraire demeure comme un manuel à l’usage des Juifs errants de ma sorte. »

 

Cet itinéraire est un vrai choc dont on se remet avec peine et qui nous prouve bien que la judaïté est, pour toujours, un vrai questionnement.


Pour approfondir

Editeur : Paris
Genre : biographies...
Total pages : 240 pages
Traducteur :
ISBN : 9782846212076

Itinéraire d'un juif du siècle

de Claude Berger

Claude Berger est placé par naissance au coeur des drames du siècle passé, le régime nazi et Vichy dont il réchappe, le totalitarisme bolchévique qu'il démystifi e, la décolonisation. Il reçoit une étoile jaune le jour de ses six ans. Suit la condamnation à mort qui pèse sur les enfants juifs et un enfermement de deux années dans une maison vétuste aux volets fermés. Chaque sortie s'achève par une survie miraculeuse. La Libération substitue la misère à la traque qu'elle recouvre d'une chape de silence. 1954, guerre d'Algérie, il se révolte contre la torture : De quoi est donc porteur l'inconscient de l'Occident ? En Afrique, sous le communisme primitif, il découvre l'animisme. Bénévole en Algérie, il est pris au piège de la face cachée de l'indépendance. En 1971, il démystifi e Lénine et dénonce capitalisme et salariat d'Etat. Le sociopsychanalyste Gérard Mendel lui témoigne sa connivence. Son essai, Marx, l'association, l'anti-Lénine, vers l'abolition du salariat lui vaut l'hommage d'Otelo de Carvalho, l'initiateur de la révolution des oeillets. André Gorz le soutient. " Lip et après ? " paraît dans Les Temps Modernes, " Georges Marchais et la question juive " dans Le Matin. La question du pourquoi et non pas seulement du comment de la mort des Juifs ne cesse de le hanter. Il dénonce une mythologie progressiste, née de l'antisémitisme des pères de la pensée de gauche. Elle empêche d'oeuvrer vers une société solidaire et non-salariale. C'est cette quête que Claude Berger conte ici. Une histoire riche d'engagements : La défense de la population pauvre du Marais, l'exercice d'une médecine sociale, l'interruption d'une messe à Pétain. Une histoire riche de rencontres, de personnages croisés : Georges Perec, Jacques Lanzmann, Jean Rouch, Kateb Yacine, Jean-Paul Sartre, Bernard Lambert, Benny Lévy. Une histoire parsemée de récits de montagne en écho de ceux d'Erri De Luca, mais aussi de miracles, de mystique et de poésie. " J'aurais traîné une vie entière un couloir de la mort de deux ans pour le dissoudre dans la recréation du monde ", dira l'auteur faisant sien le propos de Chateaubriand : " Il est possible que mon Itinéraire demeure comme un manuel à l'usage des Juifs errants de ma sorte. "

J'achète ce livre grand format à 20 €