Le fils : le Bouddha à l'épée de Jo Nesbó

Cécile Pellerin - 07.12.2015

Livre - polar nordique - expiation - vengeance


Que les droits de ce nouveau thriller aient été acquis par la Warner Bros en 2012 ne surprend pas. Ce nouveau roman de Jo Nesbø, l'auteur de la série Harry Hole (qu'il délaisse ici et sans même décevoir un instant), intensément visuel, très rythmé et énergique, sans temps mort ou presque, à la fois violent et empreint d'humanité, se laisse conter sans effort, entraîne le lecteur au cœur d'une intrigue captivante, assez fascinante, convaincante et bluffante jusqu'à son terme ou presque.

 

500 pages qui s'avalent à toute vitesse, laissent le lecteur impatient et agité, presque fébrile chaque fois qu'il est contraint de s'en échapper. Bref, un divertissement de haut niveau qu'il serait dommage de laisser passer. Dans la lignée du roman Le Léopard ; simplement époustouflant !

 

Une immersion au cœur d'une prison norvégienne ultra-moderne et sécurisée mais dont on s'échappe pourtant, de la corruption à tous les niveaux, une capitale gangrenée par les trafics de drogue et le commerce d'humains, un désir de vengeance et d'expiation auquel le lecteur adhère immédiatement, un duo d'enquêteurs attachant et brillant, finement décrit composent l'essentiel de ce thriller, dans la lignée des thèmes chers à Jo Nesbó et sans jamais renier Oslo et ses bas-fonds, l'envers d'un décor touristique.

 

"Il voulait être arrêté. Voulait payer en prison pour tout ce qu'il avait fait […] Il avait abandonné tout espoir de retrouver un jour une raison de vivre."

 

Sonny est incarcéré à Staten depuis 12 ans. Mystique et héroïnomane (depuis le suicide de son père, policier corrompu), il est le confident de nombreux prisonniers, apaise leurs douleurs, les guérit même parfois. D'autre part, comme pour expier ses forfaits, il assume, sans lutter, la responsabilité de crimes qu'il n'a pas commis ; une sorte d'entente avec le sous-directeur de la prison, Arild Franck.

 

"L'ange vengeur"

Mais, la confidence d'un détenu bouleverse  brusquement son attitude. Avec une force incroyable, Sonny s'extirpe de sa léthargie destructrice, renonce à la drogue et s'échappe de Staten. Commence alors une chasse à l'homme vengeresse et héroïque, salvatrice où il extermine froidement ses proies, toutes véreuses.

 

Sur sa route parsemée de crapules, il rencontre Martha, une jeune femme employée dans un centre de toxicomanes,  deux policiers, Simon Kefas (un collègue et ami de son père) et Kari Adel, une jeune recrue, un enfant, Markus ; tous convaincus, avec le lecteur, que Sonny n'est pas un meurtrier sanguinaire mais plutôt la victime éprouvée d'un système et d'une société pervers et impitoyables.

 

Une croisade, une quête effrénée et sous tension, à Oslo, ville sombre, même en été, qui met à jour un réseau mafieux étendu, le blanchiment d'argent et les sociétés offshores, les problèmes de drogue et la difficile prise en charge des toxicomanes, les rivalités entre la police judiciaire et la brigade criminelle, laisse deviner la montée de la xénophobie en Norvège, interroge sur le capitalisme et l'augmentation des inégalités sociales, sur la place de l'honnêteté au sein d'une société qui la bafoue sans cesse,  sur la notion de bien et de mal, la relation père-fils et ne perd jamais le lecteur, occupé pourtant à suivre plusieurs pistes en même temps, passionné par les différentes intrigues qui se déploient, s'imbriquent entre elles avec persuasion, enthousiasme et beaucoup d'imagination.

 

La profondeur et la crédibilité des personnages principaux offrent au roman un réalisme étonnant lors des scènes d'action de fusillades à l'arme lourde comme lors des scènes plus sentimentales. Parfois le lecteur se sent très impliqué car soudainement confronté aux interrogations des personnages, de Simon comme de Sonny et doute, à son tour du choix à faire.

 

Des passages perturbants, assez troublants où le mal peut ressembler au bien, où rien n'est évident, où tout peut vaciller dans la tourmente. Et secouer fort. "Ce qu'il voyait tout au fond était plus glacial, plus vide que la mort et l'anéantissement. C'était la damnation. La promesse que ce qu'il te restait d'âme allait t'être arraché."

 

A suivre également sur Arte, la saison1de la série géopolitique Occupied, imaginée par Jo Nesbó.