Les héritiers de la mine : le nouveau roman choral et familial de Jocelyne Saucier

Cécile Pellerin - 06.07.2015

Livre - mine - famille - Québec


Ce livre est d'une infinie tristesse, mélancolique et tragique. Presque refermé sur lui-même,  comme réservé à la famille, la narratrice de cette histoire, il laisse le lecteur, spectateur impuissant d'un drame, bien incapable de s'immiscer dans cette tribu hors du commun, pourtant attachante, toute empreinte de fragilité, fracassée par la disparition d'un des leurs.

 

"Depuis, tout n'est que dérobades, esquives, faux-fuyants."

 

Il est le témoin éprouvé de leur peine, de leurs déchirements et du terrible secret qui les condamne tous à errer dans leur vie, séparés désormais les uns des autres. Mais, s'il reste extérieur à la cellule familiale par la volonté de l'auteur, le lecteur perçoit d'autant mieux les liens indéfectibles qui réunissait ses membres, l'unité qui les contenait, malgré tout, l'amour qui les animaient, entend la souffrance et le chagrin mais sans que l'émotion ne vienne le submerger. Avec justesse et précision.

 

Jocelyne Saucier dont le 1er roman enthousiasmant Il pleuvait des oiseaux, a conquis un large public, livre de nouveau une histoire assez étonnante, sensible et lumineuse, sobre et sincère, que le lecteur découvre, par détours,  à travers les voix de plusieurs personnages de la famille aux tonalités très personnelles, chacune nuancées par sa place occupée dans la fratrie.

 

Et quelle famille !  "Nous sommes de la race des vainqueurs. De ceux qui ne fléchissent ni ne rompent, de ceux qui ne se laissent pas rogner l'instinct, qui ouvrent grand leurs ailes et courent devant l'épouvante. Nous étions les King à Norco."

 

21 enfants composaient la famille Cardinal, installée chichement près d'une mine désaffectée à Norco, mine découverte par le propre père, prospecteur. Tour à tour, le cadet, la sœur aînée, l'une des sœurs jumelles, l'aîné des garçons, puis un autre encore, racontent leur vie dans cette ville triste et désolée, "ces masures de papier mâché […] des rues de bitume gris et vérolé," les rivalités avec les culs terreux, leur mère égarée et un peu folle, ("la fatigue de toute une vie la rendait invisible") , leur père absent ("à la cave ou à sa cabane, la vie domestique ne l'intéressait pas"),  Angèle, leur sœur prête à l'adoption puis la séparation après l'accident tragique, la fuite pour oublier ("la vie nous a éparpillés aux quatre coins de la planète"), atténuer la culpabilité, calmer la douleur. En vain.

 

 

Chacun livre son histoire (des sanglots dans la voix), remonte le passé, évoque ses souvenirs avec tendresse, exprime sa souffrance et la difficulté de se reconstruire après la disparition d'Angèle, l'immense solitude qui les envahit tous depuis. La tristesse est palpable à chaque page, imprègne le lecteur progressivement et de plus en plus intensément même si, de temps à autre, explosent quelques rires.

 

Volontairement énigmatique, le récit se dévoile par petites touches, au fur et à mesure que les personnages se dévoilent. La disparition d'Angèle, annoncée dès les premières pages, mystérieuse et sombre hante tout le récit, interroge jusqu'au terme du roman, légitime chacune des confidences de la fratrie.

 

Introspectif sûrement, ce roman donne aussi à voir la mine, les conditions difficiles des ouvriers, les villes aux alentours qui se meurent, le pouvoir des firmes multinationales ("les gens de la New Northen Consolidated"), la vie en famille, les disputes et les connivences, le désir d'ailleurs…

Ce bel équilibre rythme l'histoire avec grâce, même si en début du roman, une légère confusion toute transitoire, due à la construction narrative un peu particulière, apparaît.


Pour approfondir

Editeur : Denoël
Genre : litterature...
Total pages : 224
Traducteur :
ISBN : 9782207117255

Les Héritiers de la mine

de Jocelyne Saucier

Notre famille est l’émerveillement de ma vie et mon plus grand succès de conversation. Nous n’avons rien en commun avec personne, nous nous sommes bâtis avec notre propre souffle, nous sommes essentiels à nous-mêmes, uniques et dissonants, les seuls de notre espèce. Les petites vies qui ont papillonné autour s’y sont brûlé les ailes. Pas méchants, mais nous montrons les dents. Ça détalait quand une bande de Cardinal décidait de faire sa place. – Mais combien étiez-vous donc? La question appelle le prodige et je ne sais pas si j’arrive à dissimuler ma fierté quand je les vois répéter en chœur, ahuris et stupides: – Vingt et un? Vingt et un enfants? Les autres questions arrivent aussitôt, toujours les mêmes, ou à peu près: comment nous faisions pour les repas, comment nous parvenions à nous loger, comment c’était à Noël, à la rentrée des classes, à l’arrivée d’un nouveau bébé, et votre mère, elle n’était pas épuisée par tous ces bébés? Alors je raconte… Eux, c’est la tribu Cardinal. Ils n’ont peur de rien ni de personne. Ils ont l’étoffe des héros… et leur fragilité.

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