D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds : L' Islande poétique de Jón Kalman Stéfánsson

Cécile Pellerin - 12.01.2016

Livre - Islande - amour - famille


Plus que tout autre roman semble-t-il, ce livre EST l'Islande, "à peine habitable les mauvaises années". Derrière ses pages, soufflent le vent, la tempête sur l'océan noir et agité. Les mains qui les tournent, malhabiles, sont comme imprégnées d'humidité. Asséchés par le sel, les doigts, meurtris par l'air glacial et engourdis par le gel, semblent ainsi, eux-aussi, prêts à remonter les filets de pêche, enserrer une jolie fille ou tenir fermement les verres qui s'entrechoqueront jusqu'au petit matin. Derrière ses pages, résonnent aussi les jurons et l'amertume, au sujet des Américains ou des quotas de pêche, les remords, les mensonges et les peines qui se mélangent gracieusement avec la poésie de Sigurjónsson,  la musique de Bach ou des Pink Floyd ou même le silence, plus expressif ici qu'ailleurs.

 

La désolation du paysage, la grisaille de Keflavík, le nouveau terminal de l'aéroport, les anciens séchoirs à morue, la solitude et la mort, l'amour et la souffrance, la saga familiale, les souvenirs mélancoliques, l'activité rude et éprouvante de la pêcherie… ; tout cela s'offre au lecteur, le pénètre par tous les sens, intensément et à fleur de peau. Le corps et le cœur frissonnants, il est en mesure, par ce texte, d'approcher une beauté quasi-indicible d'ordinaire, d'être emmené plus loin que le mot lui-même, entre rêverie et poésie, de se sentir soudainement bousculé (mais sans brutalité) au plus profond de lui-même et avec un bonheur rare. En résonance presque magique (ou magnétique) avec une écriture (et une traduction) si puissantes, si parfaitement adaptées, qu'elles deviennent un enchantement auquel il n'a plus envie de se soustraire, ni même d'abandonner un seul moment.

 

 

Alors, il savoure longuement chaque mot, chaque phrase, chaque page comme un précieux privilège, se laisse envahir par la littérature, tantôt bercé, tantôt balloté ou secoué, toujours à vif, pleinement immergé, parfois même submergé. Il semble pouvoir appartenir à l'histoire ; elle lui offre les mots, la parole qu'il a toujours cherchés. Ce lecteur est heureux. Il saura s'en souvenir. Longtemps sans doute.

 

" La vie a volé en éclats comme soufflée par une bombe, par un astéroïde surgi des ténèbres insondables et incompréhensibles de l'Univers."

 

Un poing sur la table assené avec violence, un mardi, un reproche adressé à sa femme þóra parce qu'elle fait du bruit en mangeant puis une lettre de sa belle-mère et l'annonce de mauvaises nouvelles sur la santé de son père, bouleversent avec brutalité l'existence d'Ari, éditeur et écrivain tout juste cinquantenaire, et le conduisent, "avec son cœur brisé" à revenir en Islande (exilé au Danemark depuis près de deux ans), dans la ville même où il a grandi, Keflavík.

 

"Que fait-on d'une vie qui n'est ni minable ni ratée mais qui, sans crier gare, se retrouve tout à coup, au fond d'une impasse ?

 

Une plongée dans trois époques différentes qui l'entraîne bien au-delà des années 80 et de sa jeunesse, jusque dans le fjord de Norðfjörður, sur les traces de son grand-père Oddur, armateur ("le plus jeune capitaine de tous les fjords de l'est") et de sa grand-mère Margrét, fragile et sensible.

 

Tour à tour, la mort, l'âpreté du climat et de la terre, la mer,  l'amour, la poésie et l'écriture nécessaires, les choix de vie et les regrets, les blessures profondes, les histoires familiales, le désespoir et la faiblesse des hommes, la pêcherie puis l'usine, un monde qui change,  tout résonne dans le paysage des souvenirs, accompagne Ari vers ce retour inéluctable, l'interroge et le confronte à lui-même. Donne sens et éblouit le lecteur qui chemine avec.


Pour approfondir

Editeur : Gallimard
Genre : litterature nordique
Total pages : 448
Traducteur :
ISBN : 9782070145959

D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds. Chronique famililale

de Jon Kalman Stefansson

"Elle est plus belle que tout ce qu'il a pu voir et rêver jusque-là, à cet instant, il ne se souvient de rien qui puisse soutenir la comparaison, sans doute devrait-il couper court à tout ça, faire preuve d'un peu de courage et de virilité, pourtant il ne fait rien, comme s'il se débattait avec un ennemi plus grand que lui, plus fort aussi, c'est insupportable, il serre à nouveau les poings, récitant inconsciemment son poème d'amour. Elle s'en rend compte et lui dit, si je dénoue mes cheveux, alors tu sauras que je suis nue sous ma robe, alors tu sauras que je t'aime." Ari regarde le diplôme d'honneur décerné à son grand-père, le célèbre capitaine et armateur Oddur, alors que son avion entame sa descente vers l'aéroport de Keflavík. Son père lui a fait parvenir un colis plein de souvenirs qui le poussent à quitter sa maison d'édition danoise pour rentrer en Islande. Mais s'il ne le sait pas encore, c'est vers sa mémoire qu'Ari se dirige, la mémoire de ses grands-parents et de leur vie de pêcheurs du Norðfjörður, de son enfance à Keflavík, dans cette ville "qui n'existe pas", et vers le souvenir de sa mère décédée. Jón Kalman Stefánsson entremêle trois époques et trois générations qui condensent un siècle d'histoire islandaise. Lorsque Ari atterrit, il foule la terre de ses ancêtres mais aussi de ses propres enfants, une terre que Stefánsson peuple de personnages merveilleux, de figures marquées par le sel marin autant que par la lyre. Ari l'ancien poète bien sûr, mais aussi sa grand-mère Margrét, que certains déclareront démente au moment où d'autres céderont devant ses cheveux dénoués. Et c'est précisément à ce croisement de la folie et de l'érotisme que la plume de Jón Kalman Stefánsson nous saisit, avec simplicité, de toute sa beauté.

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