De L’amant à La petite barbare : "On ne naît pas gang, on le devient."

Félicia-France Doumayrenc - 25.08.2015

Livre - amant Duras - petite barbare - gang criminels


Étrange et palpitant roman que celui d’Astrid Manfredi. Nous sommes loin du lisse, d’une littérature policée. Dès le commencement de son livre La petite barbare, l’auteure nous fait pénétrer dans un monde où chaque mot retentit quasiment comme un tir de boulets de canon. L’univers de la prison devient le nôtre, l’enfance de la barbare c’est ainsi que la surnomme ses codétenues nous étreint, nous angoisse et nous bouleverse. Sa rage de vivre et sa volonté de résilience nous prennent aux tripes. Nous sommes piégés par les mots remarquablement bien choisis de l’écrivaine décrivant le quotidien d’un univers carcéral dont nous ignorons tout.

 

 

 

Emprisonnée pour sept ans, nous vivons l’existence de cette jeune fille incarcérée à vingt ans. Nous devenons son héroïne et éprouvons ses sentiments, ses craintes, ses interrogations, nous revivons son enfance triste à pleurer dans une cité sans âme avec un père au chômage et une mère qui trime dans un travail sans intérêt et dont les parents s’occupent fort peu.

 

Est-on prédestiné à l’enfermement et à la prison ? C’est ce que sous-entend, en prenant le parti pris d’écrire à la première personne du singulier et en transformant le lecteur en acteur de cet ouvrage, la romancière.

 

En effet, la jeune fille dès treize ans se drogue, traîne avec Esba son meilleur ami avec lequel elle va devenir une grande délinquante, prend conscience de sa beauté et de son pouvoir sexuel sur les hommes et monnaye ses charmes plutôt que de travailler et de rentrer dans un système qu’elle méprise. La barbare est un pur produit de la société actuelle. En prison où elle passe six mois en isolement, elle est suivie par un psychiatre et est extrêmement lucide de tout ce qui se passe autour d’elle.

 

On a le sentiment que la barbare se regarde vivre et que la prison n’est qu’un lieu de plus de la mise en scène de sa vie, mise en scène sordide et douloureuse. Jeune fille sans remords du crime atroce auquel elle a participé : « J’ai rien fait, j’ai regardé », elle plonge dans l’écriture, grâce à son psychiatre, qui après lui avoir fourni papier et stylo lui dit « écrivez ». Et c’est ainsi que le deuxième personnage fait irruption dans le roman en double figure, celle du livre L’amant de Marguerite Duras et de Duras elle-même dont elle dit :

 

« Y a rien à jeter dans les mots de Marguerite. On part avec eux. »

 

 Et plus loin :

 

« Marguerite, petite bonne femme enviée et chancelante, on te pille ta prose ton phrasé inaccessible et tes bouteilles de vin que tu n’aurais confiées à personne. »

 

Va-t-elle écrire un roman sur sa vie, un roman de la vie en prison, un roman d’amour ? Nous n’en saurons rien. Mais, ce qui nous frappe le plus dans cet ouvrage d’Astrid Manfredi, c’est cette particularité de mettre les mots en image. Ce roman est tout à fait adaptable pour le cinéma et n’est pas sans nous faire penser au film de Bertrand Tavernier, L’Appât, dont le sujet n’était pas très éloigné.

 

La mise en mots d’Astrid Manfredi, et c’est étonnant pour un premier roman, demande une mise en images. C’est en cela que réside la force de ses phrases si bien choisies qu’elles en deviennent un vrai bâton de dynamite, un vrai coup de poing, une vraie décharge électrique. Astrid Manfredi réussit grâce à son style à rendre attachant son personnage.

 

On ne peut pas ne pas y voir une influence durassienne. Marguerite Duras qui, elle-même, a fait des scénarios et des films, ne renierait pas ce livre. Cette petite barbare est un ouvrage qui se dévore d’une traite, en particulier parce que l’écrivaine a sa propre langue ce qui lui permet de se démarquer de beaucoup de romans de cette rentrée littéraire. C’est donc un très bon livre pour un premier roman. A quand le prochain ?


Pour approfondir

Editeur : Belfond
Genre : litterature...
Total pages : 160
Traducteur :
ISBN : 9782714459435

La Petite Barbare

de Astrid Manfredi

En détention on l'appelle la Petite Barbare ; elle a vingt ans et a grandi dans l'abattoir bétonné de la banlieue. L'irréparable, elle l'a commis en détournant les yeux . Elle est belle, elle aime les talons aiguilles et les robes qui brillent, les shots de vodka et les livres pour échapper à l'ennui. Avant, les hommes tombaient comme des mouches et elle avait de l'argent facile. En prison, elle écrit le parcours d'exclusion et sa rage de survivre, et tente un pas de côté. Comment s'émanciper de la violence sans horizon qui l'a menée jusqu'ici ? Peut-elle rêver d'autres rencontres ? Et si la littérature pouvait encore restaurer la dignité ? Subversive et sulfureuse, amorale et crue, La Petite Barbare est un bâton de dynamite rentré dans la peau d'une société du néant.

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