[Chronique] Les vaches de Staline, Sofi Oksanen

Clément Solym - 06.10.2011

Livre - vaches - staline - sofi


Après le succès mérité de « Purge », Sofi Oksanen devenait, aux yeux des lecteurs français, un auteur incontesté et la publication, en français, de son premier roman « les vaches de Staline », une démarche éditoriale tout à fait concevable.

Seulement, l’engouement, cette fois-ci est moindre. Ce roman n’a pas la force du second, souffre d’un style parfois déroutant, d’une structure complexe, ennuyeuse sur la fin. Moins universel peut être, plus centré sur l’individu, il possède néanmoins les thèmes qui feront le succès de « Purge » : l’Estonie, pays chargé d’histoire, la recherche d’identité ou la difficulté d’être soi, l’hérédité qui malmène et à laquelle nul n’échappe, les non-dits destructeurs. A lire comme un prélude à « Purge », sans être indispensable toutefois.

Ce premier roman, sans doute en partie autobiographique, met en scène Katariina, estonienne et bientôt mariée à un Finlandais. Dans un pays sous domination russe, la fuite vers l’Occident est une épreuve, une démarche longue, déstabilisante qui oblige à renier une partie de soi-même, « contrainte d’abandonner son livret scolaire et le moindre document faisant référence à sa scolarité ; ainsi que ses certificats de travail ». Une union qui décompose l’être humain tout entier, contre-nature à l’époque pour un bloc communiste hermétique.

Une union qui oblige Katariina à renier son pays, sa langue d’origine, sa culture. Surtout ne rien transmettre de cela à sa fille, Anna, qui naîtra de cette rencontre : « une fille qui n’était que honte et silence, silence de la honte et honte du silence ». Oublier ce que l’on a été pour pouvoir exister. Aussi lorsque qu’Anna se construit, grandit, le déséquilibre s’amorce, les difficultés pour appréhender une identité complexe se succèdent, les problèmes relationnels s’amplifient et le trouble gagne peu à peu une jeune fille sans repères stables.

Un père toujours absent qu’elle ne peut appeler « papa », car « Papa ne m’a jamais parlé. Pas plus qu’il ne parlait de moi. Un mot ou deux ce n’est pas parler […] Papa ne demandait jamais rien d’une manière générale. Papa ne voulait rien savoir parce qu’il n’y avait rien d’intéressant là-bas. Rien d’intéressant dans les racines de ma mère ». Et surtout une mère qui refuse de lui parler sa langue maternelle («  ma mère ne m’a jamais dit un mot d’estonien, même par mégarde ») alors qu’une grand-mère et une tante que l’on visite parfois confirment une identité estonienne réelle, empreinte de souvenirs concrets.

Confusion qui engendrera la « boulimarexie » d’Anna, symbole d’une grande détresse. « J’ai cousu ma bouche et inventé pour mon corps une langue où les kilos sont des mots, où les syllabes sont des cellules, une langue où les reins endommagés et les viscères déchirés sont des règles de grammaire. Je me suis tue et j’ai parlé. »

Toutes ces confusions sont amplifiées, par la structure même du récit. Les allers-retours incessants entre plusieurs années, entre passé récent, présent et passé plus ancien, entre deux pays, compliquent un peu la lecture, ôtent toute linéarité à l’histoire, sèment le désordre, autant que les points de vue narratifs multiples.

Anna dit « je » lorsqu’elle évoque son anorexie, devient « Anna, elle » par ailleurs. A l’instar de Purge, le fonds historique est important, imposant, omniprésent et pas vraiment immédiat dans la culture du lecteur français ; aussi devient-il parfois pesant et obscur, peu facilitateur d’une construction déjà bien anarchique.

Bref, une impression d’éparpillement et de confusion qui n’aide pas à s’approprier l’histoire, agace un peu quand elle n’ennuie pas, définitivement ; mais traduit sans doute avec excellence l’incommunicabilité entre les personnages.

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