Mille et un morceaux, ou « J’aime la vie réinventée »

Félicia-France Doumayrenc - 29.09.2015

Livre - mille et un morceaux - Jean-Michel Ribes


Lire une autobiographie n’est jamais un exercice aisé. On se sent voyeur, on a envie de tout savoir non sans en en éprouver une certaine gêne. Rien de cela n’arrive à la lecture de celle de Jean-Michel Ribes. Décapant ouvrage, drôle et triste, à la fois, émouvant, palpitant, ces Mille et un morceaux sont tout le contraire d’une biographie complaisante. Pas de pathos dans le discours, mais un humour féroce qui nous plie, parfois en deux, de rire.

 

 

 

Jean-Michel Ribes n’a pas cédé à la facilité. Il ne se raconte pas, et là est la grande force de cet homme que le grand public connaît surtout pour les séries cultes : Merci Bernard et Palace jouées à la télévision, pour les film Musée haut, Musée bas dont la pièce éponyme a été nominée aux Molières, et Brèves de comptoir et bien sûr comme directeur depuis les années 2000 du théâtre du Rond Point.

 

La construction même du livre qui est très structurée peut-être déroutante. En effet, celui-ci se présente sous forme de fragments qui racontent ses souvenirs où viennent, se mêler dans des chapitres intitulés « miettes », des espèces d’aphorismes qui sidèrent, parfois, par leur justesse et leur force et qui font penser dans leur structure à ceux de Roland Barthes. Ainsi, écrit-il :

 

« Jouissance

Mon autonomie d’écriture est réduite. J’écris le temps d’une jouissance. Mes pièces dont une suite d’éjaculations cousues ensemble. »

 

 

Beau-fils du peintre Jean Cortot, de parents divorcés dont le père deviendra député UDR sous Pompidou, il a la chance de croiser Montherlant, Tardieu, Kundera, Queneau et même pour une petite anecdote amusante Cary Grant qui prend son petit déjeuner dans la cour de l’immeuble où Ribes vit enfant. Il est exilé adolescent à treize ans, enlevé à la garde de sa mère ans, dans le pensionnat Montcel où le régime s’apparente à celui d’une prison, il en ressort et passe, ensuite, son bac qu’il obtient avec mention, a une double maîtrise de français et d’espagnol et tombe dans la marmite des mots.

 

Écrivant ses premières pièces, il devient intime avec Roland Topor Philippe Khorsand qui tiennent une place, à part, dans son existence. En effet, l’amitié, la fidélité, le respect sont importants et nécessaires dans la vie de Jean-Michel Ribes. Ces Mille et un morceaux portent bien leur nom, car chaque chapitre est consacré soit à une tranche de vie passée, mais où il ne s’étend pas sur sa vie privée (amateurs d’indiscrétions, passez votre chemin), soit à des sortes de regards sur des êtres qu’il a rencontrés certains encore vivants, d’autres morts.

 

Ainsi croise-t-on, au hasard de sa plume Montherlant, Alain Cuny qui a accepté un rôle dans Emmanuelle pour se « débarrasser de l’estime des gens que je n’aimais pas », Dutronc, Villeret qui ne font pas mentir, dans leur rituel des dimanches d’ennui passés au PLM Saint-Jacques, la chanson de Florence Véran et Aznavour « je hais les dimanches » Sagan, Barrault, Alain Resnais, Claude Berri, Roland Blanche son grand ami qui est présence tout comme le peintre Gérard Garouste derrière toutes les lignes, Carnet, Micheline Presle, Éva Darlan, Valérie Lemercier, Arditi, Dussolier, etc. Et, où l’on apprend que Montand a failli, mais il est mort trop tôt, interpréter La vie parisienne en opéra rock’n roll. Yves Montand, dont il parle avec tendresse en écrivant :

 

« (…) c’était un idiot, un idiot dont la naïve candeur les protège des bruits du monde. Libre dans son village, libre de rêver (…) seuls les idiots sont d’authentiques artistes. »

 

 

Rire et tourner en dérision pour mieux cacher sa sensibilité, ses gouffres, ses angoisses, ses larmes, son désespoir, sa pudeur (il fait volontairement l’impasse sur ses amours en dehors de ses deux mariages et parle de sa fille avec une tendresse émue) sont une des postures de vie de Jean-Michel Ribes qui jette un regard lucide, mais non désabusé sur les choses de la vie. C’est dans cette phrase qu’il se livre le plus :

 

« La tragédie c’est d’être encore jeune quand on est vieux. ».

 

 

Car, Jean-Michel Ribes est jeune. Il fourmille d’idées, sa plume est brillante, son style est construit, ces prélèvements d’instants, où il alterne grammaticalement le passé et le présent, montrent son talent d’écrivain. Car, on ne sait s’il l’ignore, mais cet homme de théâtre qui a écrit près d’une vingtaine de pièces, est un réel écrivain. Son livre est, à la fois, touchant, bouleversant de justesse et de sincérité. Ce n’est pas passéiste, mais, par instants, nostalgique. Ce n’est pas, non plus, un ouvrage que l’on doit forcément lire d’une traite, mais que l’on peut, en revanche, garder à côté de soi afin d’en parcourir une page de temps à autre. Ces fragments, qui nous font tout autant rire qu’ils nous émeuvent, méritent d’avoir une place de choix tant dans notre cœur que dans notre bibliothèque.


Pour approfondir

Editeur : L'Iconoclaste
Genre : autobiographies...
Total pages : 650
Traducteur :
ISBN : 9782913366909

Mille et un morceaux

de Jean-Michel Ribes

« Ecrire une autobiographie est impossible, même en morceaux, je m’y suis donc jeté avec gourmandise, sachant que c’était foutu d’avance ». Pour la première fois, Jean-Michel Ribes se raconte. Mille et un morceaux comme les mille facettes d’une vie de passion, de création, d’engagement, mille rencontres, mille combats, mille amitiés et inimités, mille souvenirs, mille choses vues, mille bruits et fureurs. Avec une énergie gargantuesque, Ribes fait surgir au fil des pages les acteurs, les artistes, les politiques, les proches, les amours et les paysages. Un récit foisonnant, irrévérencieux et drôle, où alternent le ton grave et le coq-à-l’âne, les aphorismes et les histoires vraies troussées comme des nouvelles, le tout écrit d’une plume irrésstible. Mille et un morceaux est un livre mené à mille à l’heure que l’on dévore sans compter.

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