Le Levant : la terre promise baigne dans le suc des mots

Cristina Hermeziu - 29.06.2015

Livre - Littérature roumaine - dictature - exercice de style


L’Homme, a-t-il jamais éclos ? Voici une réponse, labellisée « Mircea Cărtărescu » : « Nous menions notre vie souterraine, comme des insectes livides et aveugles, aux cils longs et fragiles recherchant en permanence alentour l’ouverture improbable d’un tunnel, la sortie vers une impossible rédemption. Car même si nous trouvions une issue à notre univers concave (Horbiger avait raison : nous vivons dans une caverne creusée dans la roche infinie de la nuit, éclairés, du centre, par le soleil ovarien), elle ne pourrait donner sur un espace ouvert, d’azur lumineux, où nous pourrions voler, heureux, après tant d’obscure promiscuité, mais sur une poignée de tunnels ramifiés, de fissures autour de la petite caverne où, au terme d’un voyage long comme la vie, nous abandonnerions nos os en chemin, à un millimètre seulement de notre monde. » ( Mircea Cărtărescu, « L’Aile tatouée », traduit du roumain par Laure Hinckel, Denoël, 2009 ; les deux premiers tomes de la trilogie ont été traduits par Alain Paruit : Orbitor, en 1999 et L’œil en feu, en 2005.)

 

Mircea Cărtărescu a consacré près de 14 ans à l’écriture de son livre-monde, la trilogie Orbitor. La  famille – sac de nœuds de relations mystérieuses –, l’identité (le double) et la ville-matrice s’y entrelacent dans un tissu thématique tridimensionnel qui happe le lecteur, hypnotisé par des paysages vertigineux, jamais soupçonnés, tout d’un coup accessibles. Né en 1956 en Roumanie, également poète et théoricien du postmodernisme, Cărtărescu fascine par sa vision métaphysique muée en style : son écriture en torsades pulsatiles, qui donne à voir en même temps et les atomes et le dessin cosmique du monde, est devenue une marque de fabrique.

 

Il y a comme un frémissement dans l’air : pressenti depuis un certain temps pour le prix Nobel de littérature, Mircea Cărtărescu reçoit en 2015 le Prix du Livre pour l’Entente Européenne à la Foire du livre de Leipzig. Grâce aux éditions P.O.L., une toute petite longueur d’avance sur ceux qui vont se mettre la pendule littéraire à l’heure est possible : une fois les 1500 pages de la trilogie Orbitor finies, on peut s’offrir désormais en français les splendeurs du Levant, un classique en sa terre natale, déjà traduit en espagnol et en suédois.

 

Le Levant a été écrit pendant les deux dernières années, les plus noires, de la dictature de Ceausescu : « Il n’y avait rien d’autre à faire que de se terrer dans sa tanière et d’écrire. Si possible contre la dictature. », témoignait l’auteur au dernier Salon du livre de Paris, lors de la sortie en France de son livre, dans la traduction luxuriante de Nicolas Cavaillès.

 

 

Ovni littéraire improbable et éblouissant, « Le Levant » est une fable sur la tyrannie à plus d’un titre. Elle est moulée dans une langue si protéique, trempée dans une ironie si jouissive que cette liberté linguistique totale, sans complexe, devient à la fois geste poétique et politique. Jeté à cent pieds sous terre par « le cruel prince régnant pour qu’il n’écrive plus de fable sur lui et sa cour », l’un des personnages, « doux » poète, raconte dans une lettre ses déboires avec la censure : «  Voilà quatre ans que le censeur seigneurial me mentait comme à un enfant (je l’entends encore) : ‘Iancu, mon fils, attends un an, que les temps nous soient plus favorables.’ Il disait n’agir que par devoir. Il m’en  fit voir de toutes les couleurs : beaucoup de mots lui étaient insupportables. Quand j’écrivais « seins ronds », il grattait avec une dague et écrivait : « poitrine virginale ». ( …) Ecoute encore ceci : j’écrivais que Bucarest n’avait pas de bottes, et lui rayait et mettait Pétersbourg à la place, alors que là-bas, grand Dieu, on voit des bottes à tout bout de champ (…). Va pour cette fois, ai-je dit, et j’étais prêt à mutiler ainsi mon livre, simplement pour qu’il paraisse et que je m’enorgueillisse de ce que la Valachie aussi puisse donner des poètes comme Byron et Chateaubriand. »

 

Un brin ridiculisé par la raillerie tendre de l’auteur, le troubadour (le poète, l’écrivain) symbolise certes le révolutionnaire déguisé en courtisan. Mais si Cărtărescu emprunte à l’épopée son souffle exaltant pour parler des méfaits des dictateurs, c’est pour mieux montrer que la liberté de ton et les piques des allusions délivrent sournoisement de toute servitude. Malicieux à souhait, Mircea Cărtărescu multiplie les miroirs et n’hésite pas à rappeler que c’est lui le troubadour-en-chef, despote absolu qui régit la vie des mots et le destin des personnages. Profondément subversif, le clin d’œil littéraire est un art politique.

 

Sonorités et mots insolites pimentent les tableaux et une picturalité opulente et sensuelle déferle sur les pages : « Nus, des pécheurs d’éponges pénètrent la mer de dentelles. Sur une plage se promènent des boyards dans des cafetans ornés de perles, environnés d’enfants trouvés portant leur narghilé et leur vase de confiture. Une esclave voûtée accompagne au marché aux huîtres la houri au visage paré d’un châle indien. Sur une colline de craie, des maisons blanches semblables à des dés remplissent l’horizon. » 

 

Truffé de références piochées dans deux siècles de littérature roumaine et européenne, Le Levant dit que nous sommes, ensemble, un vaste texte en vase communicant. Du miel et des épices fourrés dans les plis de son texte, Cărtărescu prend un plaisir immense à pasticher, à décrire « à la manière de », à manipuler les courants littéraires, à lancer des anachronismes, à se pavaner sous figures de rhétorique, à ne jamais se prendre au sérieux, à jubiler. Toutes les pistes sont permises – même les plus irrévérencieuses –  afin d’embrasser notre héritage humaniste ; tous les clins d’œil sont possibles pour ranimer l’hypertexte de la culture commune qui nous structure. Tout au fond gît la seule liberté totale, jouissive, dont on dispose quand la tyrannie revient en boucle : la liberté de l’esprit.

 

Languissant après les délices rêvés du Levant, que l’on ne retrouve nulle part ailleurs, on se les partage à souhait dans le suc des mots. Du pur plaisir pour les férus d’intertextualité, pour les mordus de postmodernisme, pour les épris de la chose littéraire. Le Levant de Mircea Cărtărescu est leur terre promise.


Pour approfondir

Editeur : P.O.L
Genre : litteratures...
Total pages : 256
Traducteur : nicolas cavaillès
ISBN : 9782818019894

Le Levant

de Mircea Cartarescu

Hymne à la liberté et plaidoyer pour la poésie, Le Levant raconte l'aventure de Manoïl, jeune homme sensible et courageux, tourmenté par les malheurs de son peuple, qui sonne la révolte et s'en va renverser le tyran phanariote, cruel et corrompu ; au cours de son périple – sur les mers, sous terre, dans les airs – il est accompagné de sa soeur, la pulpeuse Zénaïde, et de son soupirant français Laguedoc Brillant, du pirate grec Yaourta et de son fils Zotalis, néo-tzigane, et enfin du savant Léonidas, dit l'Anthropophage, et de sa compagne Zoé, révolutionnaire aux manches retroussées. Épopée roumaine jouissive et ludique, divisée en douze Chants et incrustée de pastiches, de poèmes, de récits d'aventures et de contes amoureux, comme de digressions post-modernes (dixit), selon une tradition allant des Mille et une nuits ou de L'Âne d'or à Jacques le fataliste, et au-delà (Joyce, Borges), ce livre original et savoureux est sans doute l'un des plus grands de l'auteur ; c'est aujourd'hui un classique, en sa terre natale.

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