Chronique : Montana 1948, de Larry Watson

Clément Solym - 01.07.2010

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Olivier Gallmeister est éditeur. Alors quand il voit un texte épuisé il en rachète les droits, refait une jolie couverture et nous offre de belles histoires. Celle-ci se passe aux Etats-Unis ; on était passé à côté. Tant mieux. Il aime bien l’autre rive de l’Atlantique ce monsieur aux lunettes rondes. Tant mieux. Chaque publication de sa maison nous dit qu’il a raison.

Les plaines, un désert. Le vent souffle dans le Montana ; fort en hiver, puissant en été, tout le temps en fait. Sur les collines qui bordent la ville les Indiens survivent loin des Blancs, en toile de fond d’une histoire si vraie qu’elle devait faire roman. Quand ils sont en ville, ils ont des noms à coucher dehors, sont respectables et ne disent rien, sinon oui d’un signe de tête pour repartir plus vite d’où ils viennent. Ils traînent leurs peaux mates et leurs mains calleuses, tannées par le soleil : tout cela reste loin, dans un monde inconnu de la civilisation.

Tenir un rang, une position dans une société et dans une ville, au sein d’une hiérarchie et dans l’ordre du travail, à Bentrock, est une vérité qui s’apprend au quotidien. La justice, main armée de la tradition, est appliquée dans le comté par Wesley Hayden, loyauté et fidélité à la loi incarnées. Dans les rues, au comptoir du tripot, au tribunal ; dans les bras de sa femme, et dans les yeux de son fils, il est la justice. Rien de moins. Sa famille le respecte pour cela, qu’importe son diplôme d’avocat qui lui permettrait de prétendre à des fonctions plus importantes. Il a fait le choix d’une vie droite, posée au milieu du Montana, pour aider les gens de la région.

Car à Bentrock son métier se résume à enregistrer quelques rares plaintes sans importance, débusquer les voleurs à la petite semaine et repêcher des corps sans vie abandonnés le long des voies de chemin de fer.

Puisqu’il faut un nœud pour dénouer un roman et un protagoniste pour vivre l’aventure qui se tisse autour, ce sera l’histoire de David Hayden, fils et petit-fils de sheriff, et de Mary Little Soldier, une Indienne au service de la maison familiale. Elle est magnifique dans les yeux de l'enfant. C’est la jeune fille au pair des paradis de l’enfance, celle qui vous prend par la main pour vous bercer doucement les soirs d’été brûlants, quand on n’arrive pas à s’endormir. Mary est une sorte de territoire imprévisible, elle est comme un soleil dans la nuit. Elle n’a rien à foutre là. Elle va très simplement disparaître après une maladie terriblement bénigne, une bête pneumonie.

 
David conçoit d’autant plus difficilement la disparition de sa légende d’un mètre quatre vingt, que son oncle, médecin attitré du comté, la soignait. Qu’il a aussi vu l'oncle repartir discrètement de la maison par la porte de derrière le jour de sa mort, et feindre de n'être pas sorti de chez lui. A quel moment David a-t-il commencé à comprendre, à laisser s’immiscer en lui le doute sur sa famille ? En saisissant les discussions de ses parents sur les activités louches de l’oncle irréprochable, héros de guerre et fils modèle ?

Ah, Mary… Quel besoin avais-tu de t’effaroucher quand l’oncle Hayden vint te soigner ? Pourquoi refuser cette main tendue, entre tes cuisses ? Ils n’ont jamais rien compris à la médecine moderne ces Indiens. Parlez-leur des heures de gesticulations insensées devant un brasero, de jeter de l’encens dans les flammes, et surtout pas de stéthoscope, de pénicilline ou de toucher rectal. Voilà ce qu’aurait dû saisir le jeune David du haut de ses douze ans. Au lieu de ça, il a vu la déchirure profonde et irréparable entre le cadet et le benjamin ; le père et l’oncle ; la justice et la famille.

Le château de carte s’est abattu d’un seul coup sous ses yeux, laissant derrière lui un nuage de fumée qui prit la forme d’un visage, celui de Mary Little Soldier. Juvénile image d’un passé insaisissable. Elle n’aurait jamais trente ans, Mary, n’aura jamais d’enfants, Mary, ne sera jamais vengé, Mary. C’est sûr. Cette histoire, dont je ne dévoile que le début, finit dans le sang et les larmes. Bien sûr.