Titus n’aimait pas Bérénice : Le chagrin d’amour de Nathalie Azoulai

Cristina Hermeziu - 15.10.2015

Livre - Racine, Jean - Littérature française - Amour


A aime B qui aime C. Le rythme vallonné de ce chagrin d’amour classique n’est pas sans rappeler le gong, à deux coups, qui précède une tragédie. Racine en a écrit douze. Son intuition n’a pas pris une ride : plus c’est simple, plus le tumulte bout sous la surface lisse ; plus c’est limpide, plus c’est obscur, là, au cœur de l’intensité irrationnelle des passions.

 

La narratrice de Titus n’aimait pas Bérénice aime quelqu’un qui choisit d’aimer quelqu’un d’autre. Rien d’original dans le fait de s’emparer, à son tour, de ce schéma efficace et fatal qui  avait tant inspiré l’Antiquité ou le siècle classique pour en donner quelques incontournables chefs d’œuvre littéraires. «A ne peut jamais aimer B et en être aimé en retour » débouche sur une lucidité fruste : « son malheur prend place dans un cortège millénaire ».

 

 L’originalité de Nathalie Azoulai est de se faire Racine tout court, afin d’interroger cette obscurité des passions et de frôler la clarté de la langue qui en rend compte : « Ne va pas t’imaginer des choses sur lui ! La prévient-on quand elle se demande qui, au fond, était ce type  [Racine ] qui a si bien su décrire l’amour des femmes. Rien, elle n’imagine rien, sinon qu’il avait tout pour vivre sans créer Bérénice mais qu’il l’a créée.»

 

Et c’est parti pour une biographie intime et intériorisée de Jean Racine, l’enfant rebelle de l’abbaye de Port-Royal qui devient l’hagiographe du Roi-Soleil, l’orphelin sans héritage qui se mue en chef de la gente littéraire et vit royalement de sa plume. Certes, ce n’est pas le romanesque qui manque à cette vie travaillée par un violent désir de gloire. La grande réussite de Nathalie Azoulai est de montrer le spectacle d’une grande sensibilité littéraire à l’œuvre. On assiste à ce processus intime et on est vite subjugué de voir comment le personnage, porté par son ambition immense de réussir, assujettit la langue française et la force à faire éclore son génie. Les tragédies qu’il créées à partir d’un noyau dépouillé, emprunté à Ovide ou à Euripide, sont ici la preuve d’un combat fondamental, entre ce qui  résiste au verbe – l’inavouable magma des passions - et le verbe qui prend chair en se plaisant à les exacerber. À force d’essayer de capturer, comme dans un moulage, cette intensité  propre aux malheureux triangles d’amour, Racine crée des plis de langue,  jamais déployés auparavant. Racine, qui écrit contre Molière et surtout contre son grand rival Corneille, avoue, lors d’une conversation, que l’enjeu n’est jamais dans la comédie :

 

« Il évite cette fois le mot clôture, parle d’une fermeture qui favorise des états de langue qu’on ne rencontre pas dans la comédie.

Des états de langue ? Vous parlez comme un chimiste.

Oui, c’est exactement cela, il me semble que la tragédie place la langue sous l’action d’une chaleur intense, capable d’en transformer la nature. »

 

Les plis de la langue composent avec les plis de l’âme, et la catharsis qui découle de cette subtilité alchimique explique pourquoi ce détour  reste irremplaçable : « passer par la fiction pour supporter la réalité ».

 

Le quotidien de Racine est à la fois un laboratoire secret de création et un chantier échafaudé sur son ambition de côtoyer encore plus intimement le pouvoir royal. Une relation d’amour étrange se tisse entre le poète qui, même élu à l’Académie, reste assoiffé de gloire, et son monarque qui n’a cesse de désirer l’or des mots pour faire luire sa splendeur. Une pointe d’inquiétude perce, au fil du temps, et trouble cette fascination mutuelle: « Pour Jean, c’est un éblouissement, pour le roi, un effroi, qui s’avive quand il doit justifier devant certains conseillers le choix d’un historien certes académicien, grand poète, fervent courtisan, mais tout de même affreusement janséniste. »

 

 

En filigrane, le même schéma négatif tisse ses armoiries : le roi aime Racine qui aime Port-Royal. Et Nathalie Azoulai  magnifie cette fatalité à sens unique en prêtant au roi les propos d’une splendide consolation : « Sans cette noirceur enroulée autour de ses vers, ils n’eussent jamais été si lumineux.»

 

La tragédie « Bérénice » est bâtie sur peu de chose : «Je l’aime, je le fuis ; Titus m’aime, il me quitte ». « Titus n’aimait pas Bérénice » prend cette clarté et la trouble : décortique la langue de Racine, sa vie et ses amours, ouvre grand son laboratoire de création pour explorer les plis de l’âme. 

 

Qu’est-ce qu’il reste, finalement, d’un chagrin d’amour ? Des cendres  qui prouvent l’intensité de la combustion et des fois l’intensité de la vengeance. Il reste souvent  l’ardeur d’avoir voulu comprendre comment l’âme fonctionne-t-elle, de quoi l’amour est-il  le nom.

 

En racontant la vie de Racine à travers cette énigme - « Comment écrire sur ce qu’on n’a jamais vécu ? »- Nathalie Azoulai tourne autour du chagrin, l’approche, le dissèque et au terme de son roman revient au jeu de la marguerite, « à la folie, passionnément, pas du tout. »

 

De ce cheminement pour comprendre l’amour qui brûle tout, il nous reste quelques pétales épars. Rien de plus et c’est suffisant. Cette gratuité s’appelle littérature. On aime Nathalie Azoulai qui aime Racine. Pour une fois, le schéma est affirmatif.


Pour approfondir

Editeur : POL
Genre : litterature...
Total pages : 320
Traducteur :
ISBN : 9782818036204

Titus n’aimait pas Bérénice

de Nathalie Azoulai

Titus n’aimait pas Bérénice alors que Bérénice pensait qu’il l’aimait. Titus n’aimait pas Bérénice alors que tout le monde a toujours pensé qu’il n’avait pas le choix et qu’il la quittait contre sa propre volonté. Titus est empereur de Rome, Bérénice, reine de Palestine. Ils vivent et s’aiment au Ier siècle après Jésus-Christ. Racine, entre autres, raconte leur histoire au XVIIe siècle. Mais cette histoire est actuelle: Titus quitte Bérénice dans un café. Dans les jours qui suivent, Bérénice décide de revenir à la source, de lire tout Racine, de chercher à comprendre ce qu’il a été, un janséniste, un bourgeois, un courtisan. Comment un homme comme lui a-t-il pu écrire une histoire comme ça? Entre Port-Royal et Versailles, Racine devient le partenaire d’une convalescence où affleure la seule vérité qui vaille: si Titus la quitte, c’est qu’il ne l’aime pas comme elle l’aime. Mais c’est très long et très compliqué d’en arriver à une conclusion aussi simple.

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