Chronique : Pascal Louvrier, L’état du monde selon Sisco

Laurence Biava - 29.03.2016

Livre - Pascal Louvrier - état monde


L’architecte Marc Sisco est un artiste. Il vient d’être choisi pour construire le nouvel opéra de Venise, c’est le projet T 40, son chef-d’œuvre, la réalisation de son rêve d’enfant. Celui-ci représente un challenge technique et technologique hors normes.

 

 

 

Mais de retour à Paris, un sentiment de malaise s’empare de lui, ce fabuleux projet est contesté par un comité qui lance une pétition. Sisco est dépassé par les événements, et ne se sent plus en phase avec ce monde qui l’a consacré. Il roule en Ferrari, fume des cigares cubains, mais n’a plus envie de rien. 

 

« … Après le dîner, on s’est réfugiés dans un bar de la rue Saint-Benoît, près de l’immeuble où vécut et mourut Duras. Une plaque le signale. On s’en moque un peu il me semble. L’essentiel est ailleurs, dans ses livres, sa pensée palpite dans chaque ligne, chaque phrase. Hypnotique Marguerite de mes soirs de solitude. Je crois que je dois beaucoup à la littérature, j’aurais dû être écrivain. Camille et moi avons écouté des morceaux de jazz. Je me laissais dériver comme un bateau sans équipage. Tout m’était égal… Tu sais, lui ai-je dit, mon nom est trop célèbre, il me pèse. Je voudrais qu’il ne reste que mes réalisations. Ma vie n’a aucun intérêt. Il m’a parlé comme si on se connaissait depuis vingt ans, m’a demandé si j’aimais la littérature, en particulier Montaigne… »

 

 

Pascal Louvrier dessine le labyrinthe intérieur de Sisco, cet architecte très littéraire et très mélomane, avec beaucoup de finesse, d’habileté et de sensibilité. L’antihéros est un poète maudit : enfermé dans sa tour d’ivoire, on le voit s’assombrir au fil des pages. Il ne se reconnaît plus vraiment, se perd au fur et à mesure qu’il s’enfonce dans la mélancolie, quelque chose se fissure, il comprend, grâce à l’un de ses confrères américains, qu’il n’est pas tout à fait libre.

 

Des fantômes le guettent, le houspillent, et se rappellent à lui sans arrêt. Ses maîtres et référents qui l’imprègnent totalement : Nerval, Rimbaud, Baudelaire, Sagan, Hémingway, Mozart, Bach, Charles Trenet, Vivaldi... mais aussi,  toute une rive gauche bohème (la Closerie des Lilas, les Deux Magots, la rue Saint Benoît). Les ombres de Jacques Laurent, François Mitterrand plutôt deux fois qu’une,  et de Roda-Gil, reviennent marquer de leurs empreintes les lignes de ce récit de très bon goût. 

 

« …. Je lui ai parlé de Mitterrand, de notre première rencontre. Je ne l’avais jamais évoquée. J’étais à l’époque stagiaire chez un architecte de Bordeaux. Un jour, mon patron m’a dit que le président de la République voulait le voir pour un projet un peu particulier. La veille du rendez-vous, il est tombé malade. Il m’a proposé d’y aller à sa place. J’ai accepté. J’ai sauté dans ma vieille Fiat et je me suis rendu à Latche. Mitterrand était déjà très affaibli par le cancer. Il portait un pantalon de velours marron et une chemise à carreaux trop étroite pour son ventre. Je m’en souviens parfaitement... »

 

 

Plusieurs pistes de réflexion articulent le récit : il y a celle, imparable, sur la création, sur la mort de l’Art, un peu convenue, attendue, sur le phénomène de mode, enfin. « La mode, c’est la normalisation de l’espace et des esprits. On copie le concept, on aplatit l’œuvre originelle, on les rend marketing, C’est le dévoiement du génie.» « Le rôle de l’architecte : être le metteur en scène de notre nostalgie future. » 

 

Il y a celle sur les ruptures et la mise aux bans : celle, d’avec la vie, par le biais du personnage de la mère malade. Celles d’avec l’amour, toutes les formes d’amour : le filial, l’amour de jeunesse, le charnel… Et il y a cet homme, qui traîne son mal de vivre en bandoulière, avec le sentiment constant d’être allé au-delà de ses limites. Autour de lui, tout se dissout, tout part en déréliction. Le héros est traversé par des crises existentielles, se sent en rupture des autres et avec eux... Alors qu’il connaissait les coulisses du théâtre du monde.

 

La réflexion menée sur l’époque et le terrorisme est également vivace, qui revient à intervalles réguliers. Le terme attentats se répète, comme une évidence, comme un symptôme vivant, contemporain, justifiant l’état délétère du monde, … et pas que : «Tu as vu en combien de temps, après l’infamie du 11 septembre, on a redressé la tête ? Vous, vous venez d’avoir une vingtaine de morts, vous parlez d’union nationale et déjà vous vous foutez sur la gueule. Remarque, c’est normal : la nation n’existe plus »... « Le 11 septembre, et l’Histoire sur les chapeaux de roue, a redémarré. La guerre sainte a remplacé la guerre froide ».

 

Enfin, le propos global pour dire la vacuité de la célébrité (lors des scènes de la garde à vue et de l’émission de radio) donne encore plus d’épaisseur à l’ensemble du récit et s’enroule habilement autour des passages qui louent les réalisations de Mitterrand (la Pyramide du Louvre et la Bibliothèque Nationale de France)  

 

Le livre est une histoire d’amour qui n’ose l’avouer à l’image de Sisco qui s’en va. Le lecteur est touché par cet homme à qui, contre toute attente, tout semble filer entre les doigts. Il faut saluer le travail de recherche qui fait la part belle à des réalisations récentes et honore une certaine technicité, somme toute méconnue. C’est également un opus qui dit la rareté de la création, qui loue les arcanes de l’imagination, et qui dit  la solitude de l’artiste, vampirisé par son génie. Un roman sensible et nerveux, très rythmé, vivant, et prompt, quelque chose qui dégaine, sur notre besoin de cohérence et de liberté.  Ou comme l’écrivait François Mitterrand « La liberté est une rupture. Elle n’ est pas une affaire de courage, mais d’ amour. »

 

Pascal Louvrier est biographe. L’état du monde selon Sisco est son second roman.
 


Pour approfondir

Editeur : Allary
Genre : litterature...
Total pages : 205
Traducteur :
ISBN : 9782370730800

L'état du monde selon Sisco

de Pascal Louvrier

L'architecte Marc Sisco vient d'être choisi pour construire le nouvel opéra de Venise. C'est la consécration d'une carrière déjà brillante, la réalisation d'un rêve d'enfant. Mais de retour à Paris, un sentiment de malaise s'empare de lui. Il ne se sent plus en phase avec ce monde qui l'a consacré. Il n'a plus envie de rien, sauf de s'évader. Un roman sensible, nerveux, sur notre besoin de cohérence et de liberté. " À l'aéroport, déjà, ça n'allait pas très bien. Le cour n'avait pas son rythme habituel. Un poids sur la poitrine. Et une boule au fond de la gorge, oppressante. J'ai salué le pilote en le regardant à peine. Les discussions avaient été âpres, la décision incertaine jusqu'au bout. J'étais fatigué. Une image a surgi alors que je traversais le hall d'une démarche lourde : le visage radieux du maire de Venise lorsqu'il m'a annoncé que le projet du T40 était accepté. "De nombreux points restent à régler, m'a-t-il dit dans un français parfait, mais l'essentiel est acquis : c'est vous.' J'ai branché mon portable. Profusion de SMS. Je l'ai coupé aussi sec. " L'architecte Marc Sisco vient d'être choisi pour construire le nouvel opéra de Venise. C'est la consécration d'une carrière déjà brillante, la réalisation d'un rêve d'enfant. Mais de retour à Paris, un sentiment de malaise s'empare de lui. Il ne se sent plus en phase avec ce monde qui l'a consacré. Il n'a plus envie de rien, sauf de s'évader. Un roman sensible, nerveux, sur notre besoin de cohérence et de liberté.

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