Place Colette ou Détournement de majeur

Félicia-France Doumayrenc - 02.09.2015

Livre - Colette roman - Nathalie Rheims - amour rencontre


Il y a des mots que l’on lit et qui vous ensorcellent, des mots qui sont si forts qu’ils nous prennent, qu’ils nous emportent dans un univers que nous ne connaissons pas et vers lequel nous tendons tant il nous met dans un présent merveilleux. Un bon livre est fait pour cela, nous capter, nous prendre, nous enlacer, nous embrasser, nous en faire tomber amoureux. Un livre est une histoire d’amour où les mots sont les amants, les baisers, les caresses.

 

 

 

Place Colette de Nathalie Rheims fait partie de ces rares romans où, dès les premières phrases, on est saisi de plaisir tant l’écriture est belle et de bonheur tant, soudain, on fait corps avec l’héroïne de cet ouvrage. L’histoire racontée n’est pas banale. C’est une histoire d’amour, celle d’une jeune adolescente de douze ans, sortant de trois années de maladie où elle vit entravée dans un corset de plâtre qui tombe amoureuse en Corse dans la maison de vacances de ses parents, de Pierre, sociétaire de la Comédie-Française qui a trente ans de plus qu’elle.

 

Cet amour n’est en rien celui d’une adolescente, tant il est fort et déterminé. Un amour qui suinte dans tous les mots du livre, qui fait s’ouvrir les phrases, un amour charnel qu’éprouve la jeune adolescente pour cet homme. Dès lors, théâtre, amour, phrases, pièces, lieux tout s’entremêle. Il y a chez la jeune fille une volonté farouche pour que cet homme l’aime à son tour. Les premiers mots qu’ils échangent résonnent telle une ouverture, sans même lui citer la pièce il lui dit :

 

« Quelles nouvelles ? me demanda-t-il en plissant les yeux.

(…)

— Le petit chat est mort, lui répondis-je dans un murmure qui me coupa le souffle d’émotion tout en me faisant rougir. »

 

Elle parvient à aller le voir jouer dans l’Aiglon à Ajaccio, se rend dans sa loge, éprouve sa première déception lorsqu’elle réalise que sa passion n’est pas partagée et dès lors n’a de cesse de le retrouver pour le conquérir. À Paris, elle trouve en Isabelle, sa nouvelle amie, une complice délurée qui lui dit qu’elle fait déjà l’amour. Faire l’amour, la jeune fille ignore l’acte en lui-même, et regarde, avec avidité, les films X sur lesquels travaillent au montage les parents de son amie. Car l’amour elle le vit, elle en vibre. L’acteur vient la voir, dans sa chambre lors d’un dîner chez ses parents, renoue avec elle, et elle l’attend dans son lit virginale et offerte, telle une mariée dans sa chemise de nuit blanche. L’émoi et le désir sont là, il lui offre des places pour venir le voir jouer à la Comédie-Française où elle se rend et est en proie à la jalousie quand elle découvre l’une des nombreuses conquêtes de l’acteur, Ludivine. Le jour de ses treize ans, se grimant, elle s’offre à lui et l’écrivaine écrit :

 

« Soudain, comprenant qu’il était mon cadeau d’anniversaire, qu’il devait, à ce titre, se plier à mes fantasmes sans que j’eusse à les formuler, il se leva… »

 

Ils deviennent amants. Et, l’adolescente sent que cet homme voit en elle la femme en devenir, et elle se découvre elle-même au travers de son regard.

 

Très vite, elle s’affranchit en ayant cette relation et, dans le même temps, s’éprend de la même manière qu’elle s’est éprise de lui, du théâtre. Il semble, au début, que ce soit pour se rapprocher de lui, pour trouver une excuse afin de sortir de ce double carcan formé par l’école et sa famille où elle ne trouve pas sa place. Elle se découvre douée. Douée pour l’amour et tout autant pour le théâtre qui devient une nouvelle passion. Elle réussit, au-delà de toute attente, élève de Périmony, à l’âge de 15 ans, elle joue déjà Tartuffe au côté de Roger Hanin, puis part jouer à Vaison-la-Romaine avec Jean le Poulain et finit par intégrer le conservatoire de la rue Blanche à 16 ans. Elle devient une comédienne excellente et est fascinée par son métier avec une nécessité d’aller toujours plus loin, toujours plus vite.

 

« Je ne comprenais pas ce besoin qui me poussait à griller les étapes, à choisir en permanence de surmonter des obstacles impossibles… »

 

La passion du théâtre prend le pas sur son amour pour cet homme qu’elle quitte alors qu’il lui propose de révéler leur amour au grand jour.

 

Le roman de Nathalie Rheims nous émeut et nous bouleverse tant le parcours de cette enfant précoce qui devient, sous nos yeux, une femme, est attachant. Femme dans les bras de son amour, mais femme, aussi, dans les rôles qu’elle interprète grâce à la présence qu’elle a sur scène. Femme lorsque Maria Casarès lui offre sa première bague et la lance dans le théâtre de la vie. Théâtre de la vie puisque celui-ci se confond avec l’amour, puisque les auteurs et le « tourbillon de la vie » l’emportent toujours plus loin, toujours plus vite, toujours plus avide de découvertes et d’envies. 

 

Cette Place Colette est un livre surprenant. Le parti pris de l’auteure est-il de se raconter, de se raconter à l’infini ? Est-ce une autobiographie ? Est-ce un pan de ce temps passé ? Un hommage à cet homme tant aimé ? Est-ce une autofiction ? Tout cela à la fois, car tout n’est que vrai dans le faux et tout n’est que faux dans le vrai puisque les mots des auteurs classiques parsèment le livre de Nathalie Rheims telles des poussières d’étoiles et ouvrent l’espace. Ce texte est-il côté cour ou côté jardin ? Il est une des plus belles réussites de la romancière et un de ses livres les plus touchants, les plus intrigants, les plus fascinants. Il est ce qu’on pourrait nommer « un roman vrai », un roman de la sincérité de la passion. À lire absolument !


Pour approfondir

Editeur : Editions Léo Scheer
Genre : litterature...
Total pages : 320
Traducteur :
ISBN : 9782756109176

Place Colette

de Nathalie Rheims

À l’âge de 9 ans, la narratrice de Place Colette est victime d’une erreur de diagnostic qui la cloue sur un lit d’hôpital, le corps prisonnier d’une coquille de plâtre. Au terme de trois années de calvaire, un professeur finit par découvrir la véritable maladie ; il l’opère et la sauve. La jeune fille a passé ce temps immobile à découvrir la littérature et les textes classiques. Elle voue une passion sans limite au théâtre. Revenue à la vie, elle tourne autour de la Comédie-Française et de la place Colette. Le jour de ses 13 ans, elle entre dans la loge d’un comédien dont elle est tombée amoureuse. Bien qu’il ait trente ans de plus qu’elle, elle lui propose de devenir son cadeau d’anniversaire. Ce roman, qui aurait pu s’intituler Détournement de majeur, est l’histoire d’une double initiation, à l’amour charnel et à la passion du théâtre. Écrit à la première personne, il est pourtant aux antipodes de ce que l’on qualifie d’autofiction : le mensonge enveloppé dans une rhétorique de vérité. C’est un « roman-vrai », où l’auteur se cherche et finit par faire tomber le masque. Nathalie Rheims est écrivain. Place Colette est son dix-septième livre.

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