Profession du père : Le livre-blessure de Sorj Chalandon

Cristina Hermeziu - 26.08.2015

Livre - père - famille - Littérature française


Sorj Chalandon mitraille ses phrases à cadence rapide. Au bout d’une page on respire mal. On a besoin, comme les asthmatiques, d’un sirop miracle. Mais ce n’est pas le rythme qui  étrangle. C’est la peur. « Ce n’était pas un asthme d’effort, mais un asthme d’effroi. » 

 

Pour sauver sa vie, Emile Choulans, 12 ans, est toujours prêt à prendre une gorgée de son médicament d’asthmatique et toujours prêt à protéger son visage de son bras replié. Un soir, le père, qui d’ordinaire prend toute la place dans le canapé, l’oblige à regarder  la télé assis à ses cotés. Le 23 avril 1961, De Gaulle parle du « pouvoir insurrectionnel  [qui] s’est établi en Algérie » et intime : « Françaises, Français, aidez-moi !». La suite est hallucinante : le roman devient, magistralement, « le lieu géométrique » de la paranoïa à l’œuvre. 

 

« Profession du père » porte bien son nom : « Mon père disait qu’il avait été chanteur, footballeur, professeur de judo, parachutiste, espion, pasteur d’une Eglise pentecôtiste américaine et conseiller personnel du général De Gaulle jusqu’en 1958. Un jour, il m’a dit que Le général l’avait trahi. Son meilleur ami était devenu son pire ennemi. Alors mon père m’a annoncé qu’il allait tuer De Gaulle. Et il m’a demandé de l’aider. » Le roman montre, crûment, comment le délire de persécution, de grandeur ou de jalousie du père est en train de bouffer  l’âme de l’enfant.

 

Tout l’art de Sorj Chalandon  réside dans cette douceur insidieuse avec laquelle s’opère le transfert du schéma : à son tour, Emile endoctrine son copain Luca, le plus fort de la classe, qui arrive à se prendre pour un véritable rebelle de l’Organisation armée secrète (OAS), qui milite pour que l’Algérie demeure française. La jubilation d’assujettir l’autre pour tester les limites dans l’obéissance déclenche un jeu complexe et dangereux. Si pour le père l’emprise psychologique est la seule forme de relation possible, le garçon, lui, il s’amuse. Et d’ailleurs, son copain, Luca, il saura s’arrêter au bord du gouffre, n’est-ce pas ? L’air manque, on reste en apnée et on a besoin, comme les asthmatiques, d’un sirop miracle. 

 

 

Si potion magique il y a, elle est là : la littérature sonde les zones troubles de l’Histoire, avec un grand H, et soutire l’inexprimable, l’insondable des histoires en minuscules. Ce fou furieux, mythomane et brutal, père pervers qui fait vivre un enfer quotidien à sa famille est habité, comme d’autres à l’époque, par le mythe de la France coloniale. « Profession du père » n’est pas seulement un roman sur les vampires psychologiques. C’est aussi une méditation sur le sens de l’Histoire. Certes, le fanatisme politique peut se greffer sur les tares des humains, mais celles-ci n’expliquent pas celui-là.

 

Sorj Chalandon est sans conteste un écrivain « sadique ». On reçoit tous les coups que le garçon reçoit, on a honte, « l’œil gonflé, presque fermé »,  on a « du sang dans la bouche, de la peur partout ». Le cœur au bord des lèvres, on se contente d’un impénétrable «Tu connais ton père», dont  la mère panse à l’infini des plaies impensables. On saigne à mort, dans le silence absolu de la lecture, et on attend une quelconque vengeance. Peut-être viendra-t-elle si on tourne la page ?

 

Né d’une blessure personnelle d’enfance, le récit de Sorj Chalandon est, finalement, une belle cicatrice. « Ce n’est pas parce que je souhaitais parler de ça, c’était pour en finir. » se confie l’écrivain lors d’une interview, dans la Tribune de Genève.

 

On ne sort pas indemne de ce texte violent, tendre et cruel. Sorj Chalandon sait cogner fort, très fort.


Pour approfondir

Editeur : Grasset
Genre : litterature...
Total pages : 320
Traducteur :
ISBN : 9782246857136

Profession du père

de Sorj Chalandon

« Mon père a été chanteur, footballeur, professeur de judo, parachutiste, espion, pasteur d’une Eglise pentecôtiste américaine et conseiller personnel du général de Gaulle jusqu’en 1958. Un jour, il m’a dit que le Général l’avait trahi. Son meilleur ami était devenu son pire ennemi. Alors mon père m’a annoncé qu’il allait tuer de Gaulle. Et il m’a demandé de l’aider. Je n’avais pas le choix. C’était un ordre. J’étais fier. Mais j’avais peur aussi… À 13 ans, c’est drôlement lourd un pistolet.  » S. C.

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