Chroniques d’une station service, ou comment refaire le plein des sens

Clara Vincent - 15.11.2019

Livre - Chroniques d'une station service - Alexandre Labruffe Verticales - rentree litteraire 2019


ROMAN FRANCOPHONE - Dans son premier roman, Alexandre Labruffe retrace au jour le jour les réflexions d’un narrateur-pompiste dont la station est située en périphérie de Paris. À l’heure où le monde ne jure plus que par la mobilité, le livre résonne, par le prisme de ce personnage au nom évocateur de Beauvoire, comme une invitation à la contemplation. D’une acuité mordante. 
 
 
Il y a la littérature de voyage, et celle qui narre les histoires d’hommes statiques. Le premier roman d’Alexandre Labruffe serait plutôt de celle-là. Et pour cause : son titre, Chroniques d’une station-service, ne saurait tromper sur la marchandise. Du genre duquel il se réclame au lieu auquel il se cantonne, il y est doublement question de marquer une pause et de chercher les sens.
 
Recourir à la chronique semble pour Alexandre Labruffe consister à rendre palpable la variance du temps. Et donc, par là-même, à faire état de sa vacuité certaine. Ici, rares sont les paragraphes qui recouvrent plus que l’espace d’une page. Les journées sont ramenées à l’essentiel, l’écriture se contentant de retracer ce qui se passe dans une station-service, c’est-à-dire pas grand-chose. Mais le vide ne semble pas être un frein, bien au contraire. Il s’agirait plutôt ici de prendre le contrepied : « tout le monde demande le plein. Mais personne n’a jamais demandé le vide. »
 
Par un style laconique mêlant l’ironie et la satire, le roman d’Alexandre Labruffe nous fait suivre au jour le jour les réflexions de son narrateur depuis sa prise de fonction au sein d’une station-service située en périphérie parisienne. Mais si l’action se trame dans le monde d’aujourd’hui, le lieu de la station essence semble quant à lui s’ancrer dans une tout autre dimension spatio-temporelle : à la fois coupée de la marche effrénée du monde d’aujourd’hui tout en en constituant son point central. Comme le remarque en effet le narrateur : « au carrefour du monde (polarisant, centralisant la société, son condensé, une société de véhicules et d’êtres lobautomobilisés) ma station est pourtant au milieu de nulle part […]. »
 
Passant une grande partie de son temps à le tuer, notre narrateur pompiste, qui ne cache pas son affinité certaine pour Baudrillard, se sent néanmoins investit d’une mission : celle de se faire « le messager de l’apocalypse du déluge, à venir ». Mais ne serait-il pas aussi le messager du passager ? De ce qui ne reste pas, ou se contente de revenir, parfois. En effet, par l’entremise de ce narrateur placé aux premières loges d’un monde qu’une seule pénurie d’essence suffirait à conduire à sa perte, le livre interroge sur les tenants et les aboutissants d’une société qui ne jure plus que par la mobilité. Et du prisme de ce personnage au nom évocateur de Beauvoire, il résonne comme une invitation à la contemplation.
 
Ici l’écriture, comme à l’image de la station-service, convie le lecteur au retrait. À faire le point, réfléchir et surtout observer. Pour mieux voir – propre d’un Beauvoire – depuis le bas-côté, à l’instar de ces notes de bas de page que le narrateur apprécie tout particulièrement. Il nous indique d’ailleurs pourquoi, en recourant à elles et les désignant comme « les marges, la réalité augmentée de la page ».
 
Beauvoire habite sa station-service en résistant, au sens plein du terme : quand les autres ne font que circuler, il est celui qui reste. Il est comme un révolutionnaire de l’inaction. Ou plutôt, de l’action qui ne mène pas toujours à une résolution. Notre  narrateur a beau passer son temps à attendre, il ne s’ennuie pas pour autant. Pour lui, chaque détail compte : une enseigne, un accessoire ou autre chose, a priori insignifiants, suffisent à nourrir une pensée, insuffler une idée.

Véritable capteur de mots saisis au détour d’une conversation, une simple phrase, tel un adage, retient son attention. S’improvisant en gardien d’un « anti-temple […] qui célèbre l’éphémère, le passager, le temporel » où les êtres filent et défilent, mais vers quoi toute forme d’existence converge, du prolétaire au cadre dispendieux, Beauvoire tisse le fil d’une conversation. Et, par là-même, rétablit l’échange – non marchand – en faisant de son lieu de travail un  véritable espace de liberté : à la fois « plaque tournante d’un trafic de livres », on y organise aussi bien des expositions sauvages qu’on s’y s’échange des films de série B contre des barils d’essence.
 
Bien que traversé d’aphorismes à l’apparence pompeuse, le livre d’Alexandre Labruffe ne tombe pas pour autant dans le cynisme à sens unique, pas plus qu’il ne tend au moralisme. Visant moins à établir quelconque vérité, qu’à pointer toutes sortes d’absurdités, et d’en proposer une lecture : « Je me dis que l’essence est le nectar d’une amnésie. Que ce qui coule dans les tuyaux, c’est d’abord un mythe : celui de la profusion. »
 

Chroniques d’une station service est en prise directe avec la réalité de notre société contemporaine et en interroge les représentations véhiculées. À travers celle, ici, de la station essence, qui ne fait dès lors plus seulement acte de transition du récit, mais en constitue le point névralgique. De sorte que le premier roman d’Alexandre Labruffe semble moins une ode à l’immobilisme, qu’un appel à faire fructifier l’imagination. En le parcourant, on passe du décompte des jours en chiffres à une évasion par les lettres.

Alexandre Labruffe - Chroniques d'une station-service - Verticales - 9782072828379 - 15 €

[ Dossier ] Rentrée littéraire 2019 : romans; auteurs, prix
 


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Pour approfondir

Editeur : Verticales
Genre : littérature
Total pages : 138
Traducteur :
ISBN : 9782072828379

Chroniques d'une station-service

de Alexandre Labruffe

Chroniques d'une station-service donne la parole à un pompiste, un certain Beauvoire, dont le patronyme aux résonnances littéraires ne change a priori rien à sa fonction routinière : gérer via les écrans de contrôle les allées et venues des automobilistes, tenir la caisse ou le bar.Sa station-service, située à Pantin en banlieue limitrophe de Paris, pourrait devenir l'épicentre d'un drame social ou d'un braquage avec force adrénaline, mais l'auteur a préféré en faire le poste d'observation idéal du contemporain à travers les yeux d'un être moins quelconque qu'il n'y paraît.D'un tempérament contemplatif, l'employé-narrateur scrute et commente l'apparente inertie du quotidien (" non-agir " et " non-être "). En " vigie sociétale ", il traque jour après nuit des bribes de transcendance ou de poésie involontaire dans les discours et les attitudes des clients, tel un " zombie mélancolique " épiant depuis sa " capsule " un univers qui lui serait étranger.

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