Chroniques de Denis Gombert: André Suarès

Les ensablés - 25.11.2012

Livre


[caption id="attachment_3969" align="alignleft" width="300"] André Suarez[/caption] Personnage étonnant que Suarès, grande figure pâle et incomprise. Presque cent livres publiés mais obstinément un voile d’oubli recouvre son œuvre. On ne lit presque plus Suarès. Gide, Claudel, Valéry avec qui il débute à la NRF avant la première-guerre vont passer à la postérité. Leur statue est solidement arrimée au Panthéon des grands de la littérature ; ils sont constamment  étudiés et commentés. Lui non ou si peu. Y’a-t-il un mystère à cette éviction de la mémoire ou est-ce l’œuvre de Suarès qui s’est délitée, étiolée lors d’une trop longue course aux lauriers de la gloire littéraire ? Peut-être Suarès a-t-il trop rêvé un personnage qui l’aurait, du haut de son intelligence, de son style bouillonnant,  de ses prophéties et ses vitupérations constantes,  consacré Imperator des lettres. Peut-être… Normalien, compagnon de Romain Rolland à l’École, introduit très tôt dans les cénacles intellectuels, on voit très tôt en lui  le nouvel enfant prodige des lettres. Mais la carrière littéraire, comme toute autre carrière, nécessite une qualité que Suarès ne possède pas : la pondération. Son goût de la polémique et son exigence esthétique souveraine le conduiront à être peu à peu mis à écart du troupeau littéraire qui n’aime pas les brebis trop remuantes ni les imprécateurs. Pourtant Suarès écrira durant toute sa vie, faisant preuve d’un courage et d’une abnégation sans borne pour imposer sa vison du monde faite autant de grandes passions que de grands dégoûts. Avant tout, Suarès est un esprit libre : il aime, il loue, il déteste, il invente, il tort la réalité. En fait, en artiste, il voit et réinvente tout. Passionné par les grands artistes et leurs secrets, il ne cessera de travailler, de l’intérieur, l’œuvre des autres. Il cherche et questionne une nécessité. Suarès est un artiste qui regarde les artistes avec un regard d’artiste. Tout le reste lui paraît mesquin. Si la multitude de portraits et autres analyses d’œuvres qu’il livre verse dans le grandiose, c’est qu’au fond, épris d’idéal, il ne cherche que la vérité.  Sur Loti, Nietzsche, Pascal, Poe, Bourdelle, Mozart (« ô Mozart » comme il dit), Degas, Ingres, Dostoïevski, Tolstoï et cent autres, Suarès s’éblouit. Son goût le trompe rarement.  Il est un homme qui, même s’il est très conscient du sien, ne s’est pas tout à fait remis du génie des autres. Le problème, ce sont les contemporains... Suarès peut détester autant qu’il loue. Ainsi Barrès n’est pour lui qu’ « un quart de Chateaubriand », un « cadavre raisonnant, pas plus ». Comme le saisit son biographe, Robert Parienté, «  confronté à l’éphémère, Suarès ne rêve que de grandeur ». Cela lui jouera des tours.  Bien qu’il fût admiré par Romain Rolland, Malraux, ou Montherlant, soutenu par Claudel et Fournier, Suarès devint un proscrit. On l’éloigna des honneurs et il s’en éloigna aussi, campant un personnage détestant le monde et vivant dans le sien propre, peuplé encore de rêves, d’émois, d’espérances, c’est-à-dire uniquement de peinture, de musique et de livres. Suarès s’est englouti dans une immense solitude et couché dans un grand tombeau vaste comme un musée. Le Voyage du Condottière, qu’on peut trouver  en Cahiers rouges chez Grasset est sa grande somme, l’histoire d’un voyage à pied à travers toute l’Italie, livre magnifique de finesse et d’érudition artistique, fruit de trente ans de travail,  dans lequel l’auteur s’invente un double littéraire  pour mieux retranscrire ses impressions de voyage et ses goûts. Un  exercice d’admiration et de passion menée à son paroxysme. Beaucoup de portraits comme nous l’avons dit et parfois des visions, des sortes de prophéties inspirées à découvrir dans un double volume chez Laffont en collection bouquins.  Sur Napoléon : « il est aussi nécessaire de l’admirer que de  le haïr ». Sur le capitaine Dreyfus : « son innocence est claire comme le jour ». Quand Suarès s’intéresse à son temps, il s’avère un critique et remarquablement lucide. Le premier, il voit vu poindre les régimes autoritaires et les a dénoncés. Le plus étonnant peut-être, au détour d’une page, ces propos sur la finance mondiale ; nous sommes en 1925 : « la dynamique de l’argent est étrangère aux financiers. Ils n’ont aucune philosophie, ils n’ont aucune conscience. Ce sale chiffon de papier est le symbole d’une puissance d’autant plus redoutable qu’elle est plus impersonnelle. Tout ici, repose sur une fiction ». Mais c’est toujours vers l’art que revient Suarès. Et les artistes. Ses pages sur Verlaine sont exceptionnelles tant il comprend, toujours de l’intérieur, le drame d’une vie et d’une œuvre.  Ecoutons : « j’aime cet homme, trempé de larmes, ce pauvre enfant égaré dans les bouges. La grâce seule fait les vies belles : la grâce, ou la volonté, comme ils disent dans leur jactance ». Et encore : « Verlaine a eu la beauté que ne connaitront jamais les pharisiens de l’art ni de la ville. Eût-il été aux abîmes des vices, comme on l’a cru, ce poète grabataire était plus pur que les moralistes décharnés et les professeurs d’austérité ».  Pour aimer, il faut qu’il y ait quelque chose de grand et c’est partout que Suarès cherche des héros, fussent-ils déjà repartis au ciel ou encore à ramper dans la fange de cette terre. A lire aussi les pages sur Stendhal dont Suarès capte le plus important : l’émoi. C’est peut-être l’auteur qu’il a le plus chéri et dont il parle mieux : « Stendhal est immortel comme un esprit. Il est l’homme qui ne date pas ». Le XXème siècle verra s’imposer le lourd jeu de l’« appareil critique » en lieu et place des exercices d’admiration (ou de détestation). Adieu Sainte-Beuve, Daudet, Bloy. Bonjour précis de linguistique, constructivisme, structuralisme, etc. Etudiants, nous avons appris à décortiquer des auteurs au lieu de les ressentir. Une frontière est désormais toute tracée entre l’artiste et l’analyste. Suarès vivait sur le faîte de cette crête. D’où peut-être sa mauvaise fortune au regard de la postérité. Peut-être est-ce dans ce trou-là qu’il est tombé, ce trou béant recouvert par toute une production savante et grise, celle d’une certaine université  qui ne croit plus au génie du critique littéraire que quand il revêt un manteau scientifique. Peut-être…