Chroniques du Lac: "Moi, la Gare" de Patrice Amarger, par Elisabeth Guichard-Roche

Les ensablés - 10.05.2015

Livre


Chroniques du Lac. "Moi, la Gare", Patrice Amarger, 2015. Éditions de la Bisquine. gare_une_de_cover_900Je m'écarte aujourd'hui du fil conducteur de ce blogue pour partager un coup de cœur: "Moi, la Gare" de Patrice Amarger, qui vient d'être publié aux éditions de la Bisquine. C'est aussi l'occasion d'encourager une toute récente maison d'édition à qui je souhaite longue vie et succès littéraires. "Moi la Gare", autobiographie de la Gare de l'Est, est un livre d'histoire, genre pour lequel j'ai un appêtit limité. Celui-ci m'a séduit par son approche à la fois originale et vivante. La gare s'exprime à la première personne, interpelle et interroge le lecteur nouant ainsi au fil des pages une forme de complicité. Elle exprime ses émotions, ses doutes, ses colères. Elle raconte bien sûr sa propre histoire (que je qualifierais de personnelle s'il ne s'agissait d'une construction par définition inanimée) et retrace l'histoire de France et de Paris  de 1849 à nos jours. Le récit commence par la naissance, que dis-je par l'inauguration  de la Gare de l'Est par le prince Louis-Napoléon Bonaparte le deux septembre 1849. Mon propos est impropre puisqu'à l'époque on ne parlait pas de gare mais d'embarcadère, en l'occurrence l'embarcadère de Strasbourg. Fière de sa beauté, de sa verrière, de sa façade, de ses statues; la gare, telle une jeune femme, cède à la vanité se prenant pour un temple voire une cathédrale. Coquette, elle n'hésite pas à se comparer à ses sœurs parisiennes en particulier sa "sœur du Nord", succombant parfois à quelques pointes d'envie voire de jalousie. Au-delà de ces considérations personnelles, quasi féminines, la gare livre ses souvenirs, mettant en évidence l'évolution extraordinairement rapide et mouvementée du pays sur la période ( qui coïncide d'ailleurs avec celle de nos auteurs ensablés!). La révolution du rail transforme l'économie. Avec entrain, la gare raconte le développement spectaculaire du chemin de fer, la construction suivie d'agrandissements successifs des gares parisiennes que nous utilisons pour la plupart encore aujourd'hui. Poussée par la création de nouvelles  lignes et la croissance du trafic, la première extension de la Gare de l'Est date de 1854 soit seulement cinq ans après sa mise en service! Confrontée régulièrement à un problème de taille, elle sera agrandie à plusieurs reprises pour compter seize voies en 1898 et trente en 1931 alors qu'elle en comptait cinq à l'origine. La gare impressionne par l'explosion du nombre ses voyageurs (quatre millions en 1891, douze en 1911 et vingt en 1922). Sans tomber dans des considérations techniques ou économiques fastidieuses, le récit met en évidence l'importance du rail dans la transformation du pays et le rythme soutenu des innovations techniques. Le milieu des années trente marque un tournant.  La dame -pardon la Gare perd des voyageurs, confrontée au développement de la route. L'évolution s'accélère après la seconde guerre mondiale avec la généralisation de la voiture et l'engouement pour les voyages en avion. La Gare peine à rêver de destinations lointaines, regrette "l'Orient Express" puisque les quatre cinquièmes de ces voyageurs sont désormais banlieusards. La nostalgie est d'autant plus grande que ses fastes d'antan se démodent: inutilité du système de traitement de bagages, infiltrations... Dans les années soixante, elle sombre dans la déprime, puis dans l'ennui la décennie suivante... Que de changements en un siècle! Mais un nouveau tournant se profile dans les années 80 avec la contre offensive de la grande vitesse. Si le réseau de l'Est doit attendre une vingtaine d'années pour en bénéficier, la gare suit avec intérêt et une pointe d'envie le développement des TGV, pour enfin en bénéficier en 2006. C'est une résurrection d'autant qu'elle bénéficie pour l'occasion d'une rénovation complète! TGV, Ice allemand et même Trans Européen Moscou Express en 2011, la Gare renaît :  "et on m'a jumelé avec la gare de Biélorussie, à Moscou! Bref, je suis heureuse! Même si le Transilien transporte encore près des deux tiers de mes voyageurs, j'ai renoué avec ma vocation d'origine: être une gare de grande ligne.". gare1900La succession extraordinairement rapide des chaos internes et des guerres dont la gare est un témoin de choix. La première éclate en Juillet 1870 alors qu'elle a une vingtaine d'années. Commencée  dans l'enthousiasme, les défaites se succèdent : Reichshoffen, Gravelotte et enfin Sedan. L'Empire ne survit pas et le deux Septembre 1870, la République est proclamée. La gare assiste avec impuissance  au siège de Paris. Impuissance est un peu sévère puisque les halls de gare sont transformés en ateliers pour la fabrication et l'envol d'aérostats. "Plus de 65 ballons quittèrent la ville. Ils emportèrent deux ou trois millions de lettres et quelque cent-soixante-dix aerostatiers et passagers, le plus célèbre d'entre eux étant le ministre de la Guerre Léon Gambetta, qui partit organiser la résistance en province". Elle souffre personnellement de la guerre civile entre versaillais et communards: "mais là, j'ai senti les balles claquer dans ma pierre et les éclats qu'elles m'arrachaient; j'ai étendu les clameurs des combattants et le grondement des canons; j'ai vu les hommes tomber, le sang couler, les incendies rougeoyer...". La gare est enfin directement affectée par l'armistice qui entérine la cession de l'Alsace et la Lorraine. Le pays se redresse vite, fort des richesses accumulées sous l'Empire. Les lignes de chemin de fer s'étendent pour desservir l'ensemble des sous-préfectures. L' Orient-Express, symbole du luxe, est inauguré en 1883.  Une période de légèreté et de confiance s'installe: la Belle Époque. Avec la mobilisation du 2 Août 1914, la Gare retrouve un rôle central dans l'acheminement des hommes vers le front. Le tableau monumental d'A. Herter "le Départ des poilus, août 1914", qui orne le hall d'Alsace encore aujourd'hui, illustre admirablement le mélange des émotions et la gravité du moment. La gare retrace ces quatre années sombres: défaite de Charleroi, avancée des allemands vers Paris,  épopée des taxis de la Marne, guerre de position, puis guerre de mouvement à partir du printemps 1918. La Grosse Bertha est braquée sur Paris et tire son dernier projectile en Août 1918. "Enfin, le onze Novembre, par une matinée brumeuse, l'armistice fut annoncé! Ce fut une explosion de joie. La foule exultait. Tout le monde se précipitait dans les rues. Les soldats étaient portés en triomphe. Les drapeaux fleurissaient aux fenêtres. Les véhicules klaxonnaient. Les cloches carillonnaient avec une joie furieuse. Chez moi, mes agents euphoriques faisaient sauter des petards d'alarme! ....c'était fini! Enfin!". Il faut reconstruire. Dès 1920, la circulation des trains est à nouveau assurée sur l'ensemble du réseau de l'Est. La gare se félicite du retour de l'Alsace-Lorraine: "l'essentiel après tout, était que sur mon fronton la statue de Strasbourg représentât à nouveau une ville française!". Très vite, la situation financière des compagnies ferroviaires se dégrade, les difficultés économiques, les tensions sociales et les grèves se succèdent. L'entre-deux-guerre est agitée: troisième Reich en 1933, Anschluss en mars 1938, annexion des Sudètes à l'automne, invasion de la Pologne  le 1er Septembre 1939, déclaration de guerre deux jours après. Pour la troisième fois en moins d'un siècle, la gare revit la mobilisation, sans entrain cette fois-ci: "aucune manifestation d'enthousiasme. Un silence morne. Une résignation fataliste, d'autant que plus de cinq cent mille anciens combattants de la Grande Guerre étaient à nouveau mobilisés, vous imaginez avec quel entrain." Très vite, elle s'étonne de ne voir passer sur ses quais que des permissionnaires et aucun blessé. En effet, huit mois durant c'est la  drôle de guerre, jusqu'à l'offensive allemande de Mai 1940: Pays-Bas, Belgique, trouée des Ardennes et à nouveau Paris menacé. La gare assiste à un nouvel exode massif:  deux des trois millions de parisiens quittent la capitale, prenant d'assaut les gares et les routes. Le gouvernement s'exile en Touraine puis à Bordeaux. Le quatorze Juin, elle voit les allemands rue de Flandres. Le seize, Pétain devient Président du Conseil et le vingt-deux, l'armistice est signé. La gare témoigne de l'occupation: difficultés de ravitaillement, tickets, marché noir, voyages chez les cousins de campagne pour se procurer les denrées désormais introuvables. La résistance s'organise peu à peu; l'étoile jaune apparaît. En 1943, l'occupation se durcit. Les départs pour le STO envahissent ses quais. Elle constate également des convois étranges qu'elle ne comprend pas mais qui l'interrogent et l'inquiètent. "Une plaque dans son hall le rappelle : de cette gare partirent des milliers de patriotes français pour le tragique voyage qui devait les conduire dans les prisons, dans les camps de toute et de mort de l'Allemagne nazie-Francais, souvenez-vous'". Juin 1944, les américains débarquent en Normandie, "le 25 Août, après l'entrée dans Paris de la 2ème division blindée française du maréchal Leclerc suivie par les Américains, Choltitz rendit les armes... Chez ma sœur de Montparnasse!". La métamorphose spectaculaire de la Capitale qui connaît une croissance vertigineuse de ses habitants: "de 1,3 million lors du coup d'Etat à plus de 1,8 million en 1870". En 1859, la Capitale s'agrandit, englobant les faubourgs situés à l'extérieur des fortifications établies sous Louis-Philippe. Paris prend sa forme actuelle, avec ses vingt arrondissements. Sous l'égide d'Haussmann, la ville se transforme radicalement: avenues immenses, immeubles bourgeois, alignement des façades, création d'espaces verts...Entre 1867 et 1937, les Expositions Universelles se succèdent laissant leurs empreintes successives: Tour Eiffel, Grand et Petit Palais, Palais de Chaillot. Pionnière dans l'instauration de l'éclairage public, Paris devient la "ville lumière". En Juillet 1900, le métro fait son apparition entre Porte de Vincennes et Porte Maillot. Paris rayonne. La vie nocturne conforte sa réputation: avec les spectacles de boulevards, les "caf' conç's", les Revues... Et bien sûr, la mode -en particulier féminine- évolue sans cesse sous le regard souvent ironique voire sarcastique de la Gare: "Or dans les années vingt, la femme s'est métamorphosée... dans la vie de tous les jours, la robe cédait le pas au confortable et pratique tailleur associant veste et jupe. Plus de poitrine projetée en avant ni de croupe rejetée en arrière!". Vous l'avez compris, cet ouvrage m'a séduit: style vivant, concision, rythme grâce à un juste équilibre entre anecdotes, faits divers et considérations architecturales, politiques et économiques. "Moi la gare" est le 6ème ouvrage de Patrice Amarger. Après une trilogie sur l'invasion de l'Europe par les Mongols au 13ème siècle ( la Domination du Monde, R. Laffont), il a publié deux ouvrages  particulièrement vivants sur des événements historiques très ciblés et quasi confidentiels dont je recommande la lecture: - le massacre des Vaudois dans le Lubéron en 1545 avec "l'exécution en Provence" (R.Laffont) - le conflit entre les États-Unis et l'Espagne sur le sol Cubain en 1898  avec "une splendide petite guerre" (éditions de la Bisquine, 2014). Avec " moi, la gare", Patrice Amarger réussit à nous faire partager 165 ans d'histoire de France en 320 pages. Une lecture que je conseille à tous, incluant les lycéens, les usagers des Franciliens, des Intercites, des TGV et aussi les voyageurs en attente d'embarquement dans les aéroports.