Chroniques du Lac : "Siegfried et le Limousin", pièce ensablée de Jean Giraudoux

Les ensablés - 08.12.2013

Livre - Guichard-Roche - GIiraudoux - Siegfried


À la rentrée, Hervé Bel m'avait demandé de réfléchir à un titre pour mes contributions au blogue. L'idée s'est imposée telle une évidence lors d'un récent séjour dans notre maison du Berry. Ce sera les "chroniques du Lac", du nom de ce hameau où je séjourne régulièrement depuis mon plus jeune âge. Curieusement point de Lac, ce qui nous vaut de temps à autre la visite de quelque touriste abusé par la pancarte et fort marri de ne pas trouver l'étendue d'eau espérée.
 

Seulement quelques modestes fermes basses et en longueur, trois ou quatre mares le long d'un chemin mal goudronné qui, passé la dernière maison, cède la place à un chemin caillouteux et souvent boueux au milieu des champs. Cette impression "d'être au bout" du monde qui me ravit et m'apaise lorsque j'arrive au Lac. Ce lieu chéri a également une histoire littéraire , le bourg en bas du chemin mal goudronné, fut le lieu de villégiature de Zulma Carraud (1796-1889) , notre bonne dame de Nohant dont la célébrité est aujourd'hui limitée aux confins du canton et qui fut une amie -et semble-t-il- rien qu'une amie de Balzac. Entraînée à contribuer au blog un peu par hasard sur les conseils d'Hervé Bel, je pense cibler mes chroniques sur des textes ou œuvres oubliées d'écrivains jouissant encore d'une certaine notoriété.

 


 

Je vous avais parlé il y a quelques mois de « Zoo », une pièce méconnue de Vercors tirée de son célèbre roman « Les animaux dénaturés ». Cette fois-ci, c’est l’inverse avec « Siegfried », pièce bien connue de Jean Giraudoux. Mise en scène et jouée pour la première fois par Louis Jouvet au Théâtre des Champs-Élysées en 1928, elle est régulièrement reprise avec succès. En revanche, le roman dont elle est issue « Siegfried ou le Limousin » est tombé dans l’oubli. La pièce comme le roman ont pour thème central la réconciliation franco-allemande. Le personnage principal, Siegfried, est identique : véritable héros en Allemagne, il n’est autre que Jacques Forestier, soldat français blessé pendant la guerre de 1914-18 et devenu amnésique. La pièce, en quatre actes, repose sur les retrouvailles de Siegfried et Geneviève, ex-amie de Jacques Forestier avant-guerre.  

À la demande pressante du baron von Zelten, Robineau qui avait connu Zelten quinze ans auparavant, emmène précipitamment Geneviève hors de Paris pour la conduire à Gotha, dans la maison où vit Siegfried. Celui-ci jouit d’une grande notoriété. Fondateur de la constitution, il est respecté et écouté. Après une tentative de révolution fomentée par Zelten dans la scène IV acte II, Siegfried contribue au retour au calme. Il demande à Zelten « en tant qu’allemand » de quitter le pays pour retourner vers son vrai royaume « au carrefour du boulevard Montmartre et du boulevard Montparnasse » (sic !).

Progressivement, Geneviève et Siegfried font ou plutôt refont connaissance jusqu’à la scène IV acte III où Geneviève lui confie enfin son secret : « Tu es Français, tu es mon fiancé, Jacques c’est toi ». Siegfried doit maintenant choisir son pays. « Il a à choisir entre une patrie dont il est la raison, dont les drapeaux portent son chiffre, qu’il peut contribuer à sauver d’un désarroi mortel, et un pays où son nom n’est plus gravé que sur un marbre, où il est inutile, où son retour servira, et pour un jour, qu’aux journaux du matin, où personne, du paysan au chef ne l’attend.... ». L’acte IV donne la réponse de Siegfried face à ce choix douloureux, et même deux réponses puisque Giraudoux en a écrit deux versions : l’une jouée habituellement, l’autre moins connue appelée « la fin de Siegfried ».

Le roman « Siegfried ou le Limousin » est plus difficile à lire : l’histoire est touffue, souvent improbable, presque surréaliste. Néanmoins, le lecteur est vite porté par le style riche en métaphores et descriptions savoureuses : « par le robinet de la cuisine toujours grand ouvert, le lac du Mont-Souris se déversait dans la Seine... », « d’où vient l’amitié rapide qui lie soudain pour toujours, dans le premier restaurant auprès de la Gare de l’Est, le grand exilé tchèque ou anglais avec le garçon berrichon qui le sert ? ». Une seconde raison pousse irrésistiblement à poursuivre la lecture : Jean Giraudoux veut démontrer qu’il n’existe aucune raison déterminante pour que l’Allemagne et la France se fassent la guerre. Je ne résiste pas au plaisir de citer deux phrases, une sur chaque pays, que j’ai trouvées particulièrement savoureuses : – « j’accuse l’Allemagne d’écrire le mot bureau “buro” et le mot cakes » keks"... Je l’accuse d’écrire sous la signature Trossinger que Balzac est une brute, Racine un pourceau et Molière un chancre ». - « jamais les Français n’ont pu finir les flèches de leurs cathédrales. Voyez Notre Dame ! Voyez Beauvais ! La seule cathédrale achevée est Strasbourg parce qu’elle est restée deux siècles entre la main des Allemands ».
 

Accusations dérisoires alternent avec déclarations voire déclamations théâtrales dans ce récit qui nous conduit tel un voyage de Paris en Allemagne, de Bavière à Berlin, puis à Sassnitz au bord de la Baltique. En fil conducteur, un message de paix, d’espoir que cette phrase illustre avec bonheur : « Je veux voir l’Europe heureuse, je veux me garder intact pour ce jour et me calfeutrer entre Royat, Neris et Vichy, dans ce triangle auvergnat de santé qui s’élargira peu à peu, à mesure que viendra l’heure heureuse, jusqu’à Marienbad, jusqu’à Constanza et enfin jusqu’aux eaux de Crimée ».

Le roman et la pièce ont en commun un style imagé, rempli d’associations et de références surprenantes et pertinentes à la fois, certaines font sourire le lecteur ou le spectateur, d’autres s’avèrent beaucoup plus graves et profondes. Les personnages sont évidemment plus présents, plus proches dans la pièce. Le couple Siegfried et Geneviève n’occupe pas le même rôle central dans le roman. Geneviève n’apparaît qu’à la page 50 et occupe une position plus secondaire au profit du narrateur qui n’est autre que l’auteur. L’intrigue qui mène le narrateur sur le chemin de son ancien ami Forestier/Siegfried est détaillée dans le roman. C’est en lisant des articles dans des journaux allemands qu’il retrouve des morceaux du seul livre publié par son ami en France avant la guerre, ce qui ne manque de l’intriguer et le décide à retourner en Allemagne.

Enfin, « Siegfried et le Limousin » s’attarde davantage sur les différents lieux : Paris au début du livre, puis l’Allemagne qui est prétextée à de magnifiques descriptions. Le roman nous fait découvrir de nouveaux paysages pas même mentionnés dans la pièce. Si le message de Giraudoux et les personnages principaux sont les mêmes dans les deux textes, l’histoire n’est pas abordée de la même manière. Les commentaires des personnages sur des sujets similaires (l’Allemagne, la France, la révolution....) sont également différents. Après « Siegfried », Jean Giraudoux qui poursuit une carrière tranquille de diplomate publie de nombreuses pièces de théâtre à succès qui n’appartiennent pas aux « ensablés » : Amphitryon 38, Intermezzo, La guerre de Troie n’aura pas lieu.  

 

Élisabeth Guichard-Roche — décembre 2013