Chut, Raymond Federman

Clément Solym - 09.06.2008

Livre - Chut - Raymond - Federman


Raymond Federman fête cette année ses 80 ans. Grand spécialiste de Beckett dont il a été l’ami, cet auteur est mystérieusement inconnu en France. Les éditions Leo Scheer viennent de publier Chut , récit d’enfance qu’il a mis près de soixante ans à écrire, car sa mémoire avait effacé les souvenirs de treize ans d’enfance brutalement interrompue par l’arrestation de toute sa famille lors de la grande rafle de 1942 et l'adieu de sa mère en forme de « chut ! ».

Mais il ne s’agit pas là du récit tragique que l’on a pu lire ici ou là. Le tragique est pourtant légitime, car c’est bien d’horreur et de barbarie dont il s’agit. R. Federman choisit de raconter son enfance et non pas la guerre. Des Allemands, des lois anti-juives du gouvernement de Vichy il ne nous dit pas grand-chose.

C’est donc une histoire d’enfance racontée avec drôlerie que nous lisons. Quel bonheur de découvrir un nouvel univers, une nouvelle langue qui cogne dur, « boxe, boxe » dirait Nougaro !

Qui a pu témoigner comme dans ce livre des conditions épouvantables de la vie des ouvriers dans les années trente ? Qui a pu écrire de façon aussi forte les relations d’un jeune garçon avec sa mère et sa jeune sœur ? La fascination mêlée de crainte qu’il voue à son père, ce coureur de jupons, anarchiste militant, grand fainéant et amateur d’opéra qui demeure à jamais un étranger pour ce fils désormais plus âgé que lui ?

Difficile de comprendre en effet pourquoi cet auteur est si peu connu en France. Heureusement pour lui, et pour la littérature, il est loué dans son pays d’adoption : les États-Unis. Est-ce son humour ravageur qui fait fuir les Français ? Son ton iconoclaste ? Son écriture au plus serré de la (vraie) vie qui palpite dans nos veines ? Sa manière de rire de tout, et surtout du pire ? Son blog est sous-titré « the laugh that laughs at the laugh... »

 « Ce qui manque le plus aujourd’hui à la littérature, c’est le branlage. Je veux pas dire le branlage pseudo-intellectuel. Ça, y en a beaucoup dans les romans cons qui se publient ces jours-ci. Je veux dire le vrai branlage » écrit-il en commentaire au récit de sa première masturbation. Et on se dit qu'effectivement cette écriture « tripale » est à des années lumières de celle pratiquée par les écrivains de l'auto fiction.

On peut donc écrire la guerre et décrire des événements atroces en choisissant de n’évoquer que les événements cocasses de la vie. Car en fait de description, il n’y en a quasi pas. La narration se situe dans l’action. Ce sont les faits qui témoignent de la réalité, en cela Federman est un écrivain existentialiste.

Ce n’est pas la grande histoire qui est évoquée, mais la petite, celle qui tisse la matière de nos vies : la découverte de son corps quand on a dix ans, la bague volée au Monoprix, l’éclair offert en cachette le jour de l’anniversaire. Et puis, à côté de ces détails minuscules, il y a la veulerie des voisins de palier, des oncles et tantes… de ces actes-là qui signaient ou non dans ces années-là notre arrêt de mort. Et pourtant point de jugement, car Federman sait que le hasard aussi dessine les destinées :

« La grande ironie, c’est que mes parents et mes sœurs seraient peut-être morts fusillés à Argentant en tant que collaborateurs, et non pas dans les camps de concentration en tant que juifs. On m’aurait sans doute aussi fusillé. Mais puisque je suis ici, encore en vie, en train de vous raconter toutes ces histoires de mon enfance, pas la peine de spéculer. »

Le projet littéraire apparaît au fur et à mesure que l’on tourne les pages, encore qu’il s’agisse peut-être plus d’un projet personnel, indispensable et urgent : témoigner de ce que furent son père, sa mère et ses deux sœurs avant qu’avec Raymond ne s’envole définitivement leur souvenir.



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