Cierzo, d'Anchel Conte

Clément Solym - 03.01.2011

Livre - femes - heretiques - chretiens


Fin du XVIème siècle. Huelca. En Aragón. Maria, fille de Martin, issue de la vieille famille Margan d’origine musulmane dont les parents étaient de nouveaux chrétiens après leur conversion, des morisques, aurait bien aimé épouser Miguel, morisque lui aussi mais de trop basse condition pour que Martin ne lui préfère pas une union avec Juan de Lorés, issu, lui, d’une vraie ancienne famille chrétienne aragonaise. Une famille cependant une peu dans le besoin et, au fond, très intéressée par ce mariage qui amène, dans le sillage de Maria, une dot considérable, fruit du labeur de ses ancêtres Margan.

Bénéficiant de l’aura de cette lignée chrétienne de petite noblesse et de l’appui constant et sincère de son vieux mari Juan, Maria sera protégée de l’aversion que provoquent quand même ces nouveaux convertis au sujet desquels persiste le doute quant à la réalité de l’adhésion à leur nouvelle foi. La mort de Juan va éteindre cette protection que, y compris à l’encontre de sa propre famille envieuse et désargentée, il avait dressé autour d’elle.

Mais Philippe II, pour des motifs autant politiques que religieux, a fait sien le doute de ces conversions. Se met alors en place tout un contexte inquisitorial qui, de calomnies dictées par la jalousie liée à l’argent aux dénonciations obtenues sous la torture la plus affreuse, va poursuivre, traquer, condamner inlassablement ou exiler systématiquement à l’issue de simulacres de procès, tous ces gens dont la société avait pourtant, un jour, été acceptée.

Dénoncée, Maria fera partie de ces torturés, comme ses parents qu’elle a vu finir sur le bûcher. Convaincue de sa foi chrétienne, ce n’est que vaincue par la rage impitoyable de ses tortionnaires qu’elle finira par céder et leur avouer ce qu’ils veulent entendre. Détruite, veuve, orpheline, repoussée par la famille de son mari qui fera assassiner son dernier fils vivant pour mettre la main sur l’argent de la dot que Juan avait jusqu’alors protégée de leur avidité, Maria part pour un long voyage vers Oran où elle espère retrouver des oncles ou des tantes.

Elle abandonne ces montagnes qui furent toute sa vie. Et le vent qui en descend, le Cierzo, qui amenait avec lui tant de parfums magiques. Cierzo est un livre magnifique.

Au fond, la trame de fond historique reste u prétexte pour montrer que, entre hier et aujourd’hui, l’homme n’a pas changé et reste enfoncé dans des croyances imbéciles qui ne lui servent qu’à justifier toutes les exactions dont il se rend coupable à l’égard de ses semblables avec la bénédiction de tout ce qu’il appelle Dieu ! Lequel ? Ce n’est pas très important car, quel qu’il soit, il est la même justification aux mêmes crimes contre l’Humanité.

Angel CONTE, dans une très brève préface à la traduction française ne dit pas autre chose quand il qualifie son roman de « plaidoyer contre le fanatisme et l’intransigeance ». Quelle actualité que cette œuvre dédiée « à tous ceux qui, contre leur gré, sont morts loin de la terre qui les a vu naître », exilés, repoussés par la haine dictée par des Dieux, prétendument symboles d’amour et de paix !

Maria subira le poids de la mise au ban de la société. Rejetée d’un côté par ceux qui refusent de croire à sa conversion intime, de l’autre par ceux qui ne peuvent pas prendre le risque de côtoyer une parente dont la branche familiale a, à un moment, changé de foi. Où qu’elle se tourne, Maria est une paria, repoussée dans une solitude féroce dont l’exil renforce la torture. Après avoir été une monnaie d’échange lors de son mariage, parce que femme, elle devient un repoussoir infréquentable.

Ce livre est fort. Fort comme la plume d’Angel CONTE qui dit toute l’horreur de cette intransigeance, de cette volonté de détruire l’autre parce qu’il est différent et que sa différence est inacceptable dans un référentiel où l’intolérance fait loi !

Ce livre est dangereux car des âmes faibles sinon imbéciles peuvent y puiser la justification de nouveaux flamboiements d’intolérance, de la poursuite du jeu de l’exclusion dont les journaux nous montrent tous les jours le terrain gagné par ces fanatismes. Pourtant ce livre est magnifique par la condamnation sous jacente de ces excès, par la preuve du contraire, par toute la noirceur de l’âme humaine qu’il révèle. Noirceur contre laquelle toute notre vigilance doit être attachée à contrecarrer les débordements et à promouvoir le respect de l’autre.

Voilà que je me laisse aller à de l’angélisme ! L’Humanité démontre, siècle après siècle, son incapacité à s’amender, à s’améliorer. Des îlots, ça et là, seront-ils suffisants pour éviter l’embrasement final ? En tous cas, pour vous convaincre de cette nécessité, je vous invite à courir acheter ce livre pour y trouver de nouvelles motivations.