Cinq ciels : le roman "travaux publics" de Ron Carlson

Cécile Pellerin - 25.03.2013

Livre - amitié - nature - grands espaces


Trois hommes, une niveleuse, un chantier étrange dans l'Idaho. Durée des travaux : deux mois, un été. Vu comme cela, ce roman connoté  « travaux publics » n'attire guère et pourtant ce livre envoûte. Le lieu, grandiose, retient et les personnages, tous  empreints d'une grande humanité, gagnent peu à peu notre sympathie, se reconstruisent en même temps qu'ils structurent ce projet démesuré et fou au dessus d'un canyon. Parfaite communion entre une nature sauvage et des hommes rudes et meurtris, habilement exprimée par un Ron Carlson très lyrique et qui s'intègre parfaitement dans la collection « Nature Writing ». Ou comment la sauge et les lapins peuvent émouvoir…

 

Le hasard les a réunis et il fait bien les choses.  Pourtant, Darwin Gallegos n'a pas vraiment choisi ces deux types, Arthur et Ronnie pour ce chantier particulier. « Il s'était trouvé acculé – la journée était bien avancée et la contrée regorgeait d'hommes qui ne pouvaient ou ne voulaient pas travailler – et il serait difficile de s'en débarrasser ». Taciturne et sombre depuis le décès accidentel de sa femme, il se sent fatigué, a perdu ses convictions, son énergie. Arthur, « le colosse aux yeux gris et clairs » a quitté précipitamment la Californie. Peu loquace, également, il accepte le travail. « Arthur Key ne maniait pas la parole aisément sauf pour les discussions pragmatiques qui avaient toujours orienté et organisé ses journées ». Quant à Ronnie, jeune délinquant, voleur à la tire, il a besoin d'un travail pour ne pas retourner en prison. « On aurait dit Sinatra quand il avait dix-neuf ans ». Tous les trois, retirés momentanément de la civilisation,  âmes blessées en quête d'un « besoin atavique de jours simples ».

 

Une équipe virile, « trois hommes muets en plein air » que l'on va suivre pendant toute la durée de ce chantier particulier. Chacun des hommes traîne avec lui un passé douloureux, dont il va peu à peu se libérer. Ces hommes, à force de  travail physique, détaillé avec  une grande maîtrise,  vont apprendre à se connaître, à s'apprécier et des liens fraternels vont se lier progressivement (d'abord des gestes puis des paroles) et rendre ce trio presque inséparable. Chacun trouve en l'autre écoute et attention, reconsidère alors son existence, atteint même une certaine sérénité. Chaque boulon qui se visse, chaque poteau qui se dresse, chaque mètre de tremplin qui s'achève voient les hommes s'ouvrir, atténuent leurs angoisses et obsessions, freinent la douleur,  dissipent les insomnies rebelles et offrent l'espoir d'une autre vie, d'un possible recommencement. Plus les jours s'étirent, plus la chaleur réchauffe le corps et l'esprit, plus la nature est éblouissante et place le lecteur en état d'admiration, prêt à accueillir tous ces changements, ébahi par tant de beauté, ému aussi par ces trois types.

 

D'ailleurs cette impression de bonheur simple qui semble vouloir irradier les trois personnages (« Ils s'assirent et se versèrent un verre de George Dickel tandis que le ciel renonçait à émettre sa lumière et que la terre commençait à s'embraser. Ils burent un demi-verre de plus. Arthur se sentait bien. Dans ses bras, dans sa poitrine, il avait acquis une nouvelle aisance, et depuis une semaine ou deux, ses yeux étaient ouverts plus grands qu'avant, ou en tout cas, il en avait l'impression. Ses pensées lui venaient, mais sans l'assaillir »), à laquelle chacun veut croire, ce sentiment de sérénité si précieux, par sa puissance, laisse un moment le lecteur douter de sa véracité et redouter, comme un mauvais présage, le drame (qui aura lieu).

 

Ce roman vous rendra triste, des larmes pourront même surgir un moment et pourtant son souvenir vous ravira, comme un apaisement, une douceur et au final vous serez mieux, prêt à apercevoir  les « cinq ciels » … ébloui et radieux, cela va de soi !

Cécile Pellerin