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Cioran, prophète de l'isolement

Cristina Hermeziu - 14.04.2020

Livre - Cioran isolement solitude - philosophie Cioran solitude


On ne s’ennuie pas avec Cioran, exquis compagnon de confinement. Lorsque, de surcroît, le temps devient un surplus inespéré, l’injonction d’embrasser le chez soi comme la seule frontière sociale admissible retentit hélas comme un écho cioranien par excellence. Mais, jubilation paradoxale, on ne s’ennuie jamais avec Cioran, le prophète de l’isolement.


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thierry ehrmann, CC BY 2.0

 

À Paris depuis 1937, désœuvré, en tâtonnant le vide du quotidien et des chambres d’hôtel impersonnelles, Cioran prend, à l’été 1946, une décision capitale : ne plus jamais écrire qu’en français. En abandonnant en chemin quelques ouvrages dans la langue des origines, Précis de décomposition, son premier recueil en langue d’adoption, va paraître en 1949. Ses amertumes et autres divagations, griffonnées en langue roumaine, sur des feuilles volantes noircies dans les années 1940, ont été conservées à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, à Paris.

Nicolas Cavaillès, l’éditeur de Cioran dans la « Bibliothèque de la Pléiade », traduit ces projets de livres abandonnés et Gallimard publie deux inédits : Fenêtre sur le Rien et Divagations, les deux dernières œuvres écrites en roumain, sont parues fin 2019 dans la collection Arcades.
 

Confinement oblige, le caractère inachevé de ces écrits restés en manuscrit agit tout d’un coup comme un à-propos. On y voit la jubilation paradoxale du tâtonnement, du sur-place à l’infini et un éloge à l’expressivité. Le forage intérieur reste forcément inachevé, inachevable. En lisant Cioran, nous, lecteurs doublement emmurés, chacun chez soi et intimement en soi-même, nous sommes saisis par l’acuité à soi comme principe d’introspection certes, comme tension expressive également, sans doute.
 

« Le fait que chacun d’entre nous puisse depuis l’aube jusqu’en pleine nuit être plongé dans une obsession dont il est l’objet, et que son moi dépasse en sa propre conscience la grandeur du soleil, de la Terre et du ciel, c’est là un mystère autrement accablant que la solitude des astres ou le processus latent de la démence. (…) Quelle que soit la direction que nous prenions, tous les chemins nous mènent à nous, comme si le moi était la Rome de notre histoire. » (Divagations, pp. 53 et 54)


À travers des aphorismes et des blocs discursifs souvent d’un lyrisme imagé, Cioran nous autorise l’adhésion au seul moi, centre de gravité ultime, mais aussi le recours au pathos, signe d’une subjectivité objective, impolie et impolissable. Ces pages sont mal écrites, se lamente Cioran, pour mieux justifier leur sincérité et pour accabler sournoisement le style — « un masque et une fuite ».


Délicieusement déstabilisant, au fil de ses Divagations on tombe sur un Cioran gracieux et attendri, au seuil de l’émerveillement.


« Lorsque je regarde des yeux, des cieux et des fleurs, l’harmonie de l’univers a quelque chose d’un sonnet indéchiffrable. » (Divagations, p. 132)


La pudeur serait-elle un levier cynique ? Un désossement philosophique ? Dans l’aphorisme qui suit le précédent, Cioran gratte l’instant d’émerveillement et le désenchantement qui en découle est d’autant plus jubilatoire : « Que ce monde élaboré ne se soit pas décomposé jusqu’à maintenant, nous le devons à l’insensibilité de la matière au ridicule. »
 

Par la Fenêtre sur le Rien, on aperçoit un Cioran amoureux. « Je n’ai connu de langueur [dor] prodigue que pour les femmes et le néant. » (p.15) « En dehors de l’amour et de la souffrance, l’univers fait l’effet d’un triste cadre forgé par l’imagination de quelque taupe. » (p. 16)
 

Une fois de plus, et comme une urgence, en lisant Cioran, le rapport exacerbé aux événements de son moi montre ses lettres de noblesse. Le spectacle de sa pensée, coulée dans une langue plus lyrique dans les deux inédits inachevés, rend légitimes les effusions envers nous-mêmes et l’aspiration à la tendresse du monde. On est beaucoup moins seuls avec Cioran.




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